- Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ?
- Le questionnement narratif en alcoologie. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement en thérapie du lien et des mondes relationnels. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Questionner un lombalgique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- «Il nous faudrait un miracle». Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement dans le modèle de Bruges. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement stratégique de Palo Alto. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Comment pourriez-vous aller plus mal ? Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Sur le chemin du pardon: stratégies pour faire la paix avec le passé. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement stratégique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement thérapeutique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le questionnement, outil de relation et de coopération. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
- Le récit alternatif: MIKHAËL ALLOUCHE & ANA WAALDER, illustrateurs de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.
Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ?
Dr Wilfrid MARTINEAU. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Comment délivrer le patient de ses ruminations mentales ? Le sortir de ses angoisses nourries par le vécu traumatique et entretenues par des pensées figées sur le passé ? En conduisant un questionnement basé sur l’écoute et l’intuition, en définissant avec le patient un objectif atteignable et centré sur sa vie présente, en opérant une réassociation avec ce qui est important pour lui. Exemples de questions à poser en séance, avec ou sans mouvements alternatifs, éclairés par quatre cas cliniques.
L’entretien exploratoire
Une des difficultés majeures est de distinguer avec précision l’objectif du patient. Souvent l’objectif se lit dans une plainte et dans le cas de psychotraumatisme, l’attente principale est de ne plus être envahi de réminiscences douloureuses, de réactions de sursaut, d’images angoissantes, de conduites d’évitement et de tant d’autres symptômes qui occupent l’avant-scène. Dans les situations d’angoisse, le sujet cherche à fuir les représentations incessantes et les questions qui accompagnent un futur qu’il appréhende. Bien sûr, il est nécessaire de connaître le contexte de la plainte ou de la souffrance du sujet. Permettre la spontanéité du discours favorise la relation de confiance et les premières questions seront destinées à s’assurer notre bonne compréhension et à la vérifier auprès du patient.
Il n’est pas utile de connaître les détails de l’événement traumatique au risque d’être intrusif ou de déclencher des réactions émotionnelles en séance. En revanche, on s’enquerra des représentations dans le présent, que ce soient des perceptions sensorielles, émotionnelles ou corporelles. Mais surtout il convient d’être attentif aux pensées ruminatoires car ce sont elles qui entretiennent l’impact traumatique (ou l’angoisse), surtout si, comme souvent, elles montrent des distorsions enfermant la personne plus sûrement encore que les réminiscences qui les suscitent.
La réflexion portée sur les événements du passé ou le vécu présent aliène la personne dans un vécu traumatique qui l’inhibe, l’enferme et qui tourne autour de trois thématiques principales : l’insécurité, la responsabilité ou la culpabilité, l’impuissance. Le clinicien doit impérativement chercher ce qui fait obstacle à l’évolution favorable et, en général, on retrouvera trois types d’atteintes :
- L’atteinte de la sécurité relationnelle avec les sentiments de solitude, mais plus encore d’abandon, de manque de soutien, surtout si le climat insécure persiste encore dans le présent ou s’insinue dans un avenir proche.
- L’atteinte de l’estime de soi avec l’irruption des sentiments d’impuissance, de honte, de culpabilité, de vulnérabilité.
- L’atteinte des valeurs. Plus délicate à rechercher car la valeur blessée ne fait pas l’objet d’une expression spontanée. La perte de la foi dans l’autre, l’irruption de la méfiance, voire de la haine, les difficultés à aimer, la perte de la notion de justice sont d’une grande fréquence et laissent des traces infinies et douloureuses dans la vie du sujet, altérant l’idée qu’il se fait de lui-même et aussi sa projection dans le futur.
Il est difficile de faire un catalogue de questions mais toutes ces notions sont à interroger. Il est possible que la recherche des objectifs du patient éclaire le thérapeute englué dans une clinique multiforme. C’est pourquoi avant toute intervention, le thérapeute doit définir avec le patient un objectif cohérent. Il est bon de rappeler qu’atténuer l’angoisse ou supprimer l’irruption de représentations issues d’un passé traumatique ou de ruminations mentales envahissantes n’est pas suffisant. L’objectif ne saurait s’exprimer en termes négatifs : « je ne veux plus voir cela » ou « je veux en finir avec cette angoisse » ou « je ne veux plus être hanté par cette pensée ». L’objectif est centré sur la vie présente et future et non sur l’effacement mythique du passé.
À l’évidence le thérapeute doit pouvoir répondre à ce méta-questionnement à la fin d’une séance :
- De quoi le patient a-t-il besoin au-delà de l’apaisement immédiat ?
- Est-ce que le patient se sent en sécurité dans la relation ? L’est-il dans son environnement ? Le sentiment d’insécurité résulte-t-il uniquement des reviviscences ? Dans quelle situation le vit-il le plus ou l’appréhende-t-il ?
- Est-ce qu’on a oeuvré à la restauration de son estime de lui-même pour qu’il réenclenche des projets de vie qui lui conviennent ?
- Qu’en est-il des valeurs qui le mobilisaient jusqu’alors ? Sont-elles altérées ? A-t-il découvert à l’occasion des événements récents d’autres valeurs qui le mobilisent, une nouvelle façon de percevoir sa vie ?
Dans une perspective orientée vers le futur, il convient de cerner avec le patient ce qu’il fera une fois le problème résolu. Il a sans doute des difficultés à envisager que ce qui le hante depuis des mois ou des années puisse se dissiper rapidement, mais l’expérience montre qu’une séance de mouvements alternatifs – type EMDR – peut avoir un impact rapide, perceptible pendant la séance. Mais si cela semble répondre à la demande du sujet, cela ne correspond pas à un objectif thérapeutique qui doit comprendre l’ouverture vers l’avenir, une fois le problème résolu.
Steve de Shazer, à la suite des thérapeutes systémiciens comme ceux de l’école de Palo Alto, a précisé les caractéristiques d’un objectif thérapeutique. Il doit être accessible, réalisable, exprimé en termes positifs concernant une action concrète et évaluable. Sa portée s’étend sur l’environnement relationnel et le changement des interactions peut être utilement recherché. Mais il nous semble que cet objectif doit se conjuguer avec ce que le patient a de plus précieux dans sa vie et qui fait sens pour lui au risque sinon de se diriger vers un avenir désincarné.
Si le traumatisme ou un autre problème a éloigné le patient de lui-même (de l’idée qu’il se fait de sa vie), le thérapeute peut aider le patient à tracer les lignes d’un futur où il arrive à se rejoindre (alors que les symptômes le séparent de lui-même). C’est pourquoi nous ne pouvons ignorer dans le temps préalable à la séance elle-même, l’importance d’une conversation d’orientation narrative qui peut parfois s’étendre sur plusieurs séances, destinée à déconstruire ce qui est objet de blocages dans le présent et à « réassocier » le sujet avec les valeurs auxquelles il est attaché malgré tout. Le changement espéré recèle des intentions non exprimées (une idée de la vie et non simplement des actions) que le questionnement peut révéler. Souvent, dans la pratique, la richesse de ce questionnement très collaboratif pourra de lui-même épuiser la portée du traumatisme dans le présent car le présent est amputé d’une possibilité d’avenir et c’est cette conversation qui peut en favoriser l’ouverture.
Voici quelques questions qui peuvent précéder utilement la séance de mouvements alternatifs :
- « À quoi saurez-vous que vous êtes désormais libre de vivre votre vie malgré cet événement ? » 142 - « Que ferez-vous de différent qui marquera un premier pas vers le changement, vers votre libération de l’emprise du passé (de l’angoisse de l’avenir) ? »
- « Qui serait susceptible, dans votre environnement, de s’en apercevoir ? »
- « Qu’est-ce que cela peut dire de ce qui est essentiel dans votre vie ? »
- « Qu’est-ce que ces personnes verront qui leur fera comprendre le chemin que vous avez accompli ? »
- « Quelle idée vous ferez-vous de vous-même en empruntant ce chemin ? » Etc.
(On peut se référer aux articles qui traitent dans ce numéro « Hors-Série » les aspects spécifiques de ce questionnement.) En omettant cette partie essentielle de l’entretien, on risque d’exposer le sujet, en cas de réussite de la séance de mouvements alternatifs, à un sentiment de vide extrêmement angoissant. C’est sans doute moins vrai quand on traite un événement récent (ou une préoccupation envahissante présente) mais il faut savoir rester prudent. Je me souviens d’une patiente, plutôt bien entourée, qui faisait des études qui l’intéressaient et qui essayait malgré un traumatisme majeur de se frayer un avenir en gardant des relations riches. Elle avait bénéficié d’une séance d’EMDR particulièrement réussie, et elle était revenue à la séance suivante exprimer sa surprise et presque sa détresse : « C’est bien votre truc, mais dans les jours qui ont suivi, je me suis sentie vide. »
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr WILFRID MARTINEAU
Chef du pôle Psychiatrie et Santé mentale du CHU de Nantes. Formation à l’hypnose, EMDR, TOS, thérapie narrative et thérapie stratégique. Expérience de l’urgence et des situations de crise et du psychotraumatisme. Exercice actuel en psychiatrie de secteur (CMP et unités d’hospitalisation). Formateur au sein de l’ARePTA-Institut Milton Erickson de Nantes. Coordonnateur du DU Hypnose et Communication thérapeutique de la Faculté de médecine de Nantes
Commandez le HS 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
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L’entretien exploratoire
Une des difficultés majeures est de distinguer avec précision l’objectif du patient. Souvent l’objectif se lit dans une plainte et dans le cas de psychotraumatisme, l’attente principale est de ne plus être envahi de réminiscences douloureuses, de réactions de sursaut, d’images angoissantes, de conduites d’évitement et de tant d’autres symptômes qui occupent l’avant-scène. Dans les situations d’angoisse, le sujet cherche à fuir les représentations incessantes et les questions qui accompagnent un futur qu’il appréhende. Bien sûr, il est nécessaire de connaître le contexte de la plainte ou de la souffrance du sujet. Permettre la spontanéité du discours favorise la relation de confiance et les premières questions seront destinées à s’assurer notre bonne compréhension et à la vérifier auprès du patient.
Il n’est pas utile de connaître les détails de l’événement traumatique au risque d’être intrusif ou de déclencher des réactions émotionnelles en séance. En revanche, on s’enquerra des représentations dans le présent, que ce soient des perceptions sensorielles, émotionnelles ou corporelles. Mais surtout il convient d’être attentif aux pensées ruminatoires car ce sont elles qui entretiennent l’impact traumatique (ou l’angoisse), surtout si, comme souvent, elles montrent des distorsions enfermant la personne plus sûrement encore que les réminiscences qui les suscitent.
La réflexion portée sur les événements du passé ou le vécu présent aliène la personne dans un vécu traumatique qui l’inhibe, l’enferme et qui tourne autour de trois thématiques principales : l’insécurité, la responsabilité ou la culpabilité, l’impuissance. Le clinicien doit impérativement chercher ce qui fait obstacle à l’évolution favorable et, en général, on retrouvera trois types d’atteintes :
- L’atteinte de la sécurité relationnelle avec les sentiments de solitude, mais plus encore d’abandon, de manque de soutien, surtout si le climat insécure persiste encore dans le présent ou s’insinue dans un avenir proche.
- L’atteinte de l’estime de soi avec l’irruption des sentiments d’impuissance, de honte, de culpabilité, de vulnérabilité.
- L’atteinte des valeurs. Plus délicate à rechercher car la valeur blessée ne fait pas l’objet d’une expression spontanée. La perte de la foi dans l’autre, l’irruption de la méfiance, voire de la haine, les difficultés à aimer, la perte de la notion de justice sont d’une grande fréquence et laissent des traces infinies et douloureuses dans la vie du sujet, altérant l’idée qu’il se fait de lui-même et aussi sa projection dans le futur.
Il est difficile de faire un catalogue de questions mais toutes ces notions sont à interroger. Il est possible que la recherche des objectifs du patient éclaire le thérapeute englué dans une clinique multiforme. C’est pourquoi avant toute intervention, le thérapeute doit définir avec le patient un objectif cohérent. Il est bon de rappeler qu’atténuer l’angoisse ou supprimer l’irruption de représentations issues d’un passé traumatique ou de ruminations mentales envahissantes n’est pas suffisant. L’objectif ne saurait s’exprimer en termes négatifs : « je ne veux plus voir cela » ou « je veux en finir avec cette angoisse » ou « je ne veux plus être hanté par cette pensée ». L’objectif est centré sur la vie présente et future et non sur l’effacement mythique du passé.
À l’évidence le thérapeute doit pouvoir répondre à ce méta-questionnement à la fin d’une séance :
- De quoi le patient a-t-il besoin au-delà de l’apaisement immédiat ?
- Est-ce que le patient se sent en sécurité dans la relation ? L’est-il dans son environnement ? Le sentiment d’insécurité résulte-t-il uniquement des reviviscences ? Dans quelle situation le vit-il le plus ou l’appréhende-t-il ?
- Est-ce qu’on a oeuvré à la restauration de son estime de lui-même pour qu’il réenclenche des projets de vie qui lui conviennent ?
- Qu’en est-il des valeurs qui le mobilisaient jusqu’alors ? Sont-elles altérées ? A-t-il découvert à l’occasion des événements récents d’autres valeurs qui le mobilisent, une nouvelle façon de percevoir sa vie ?
Dans une perspective orientée vers le futur, il convient de cerner avec le patient ce qu’il fera une fois le problème résolu. Il a sans doute des difficultés à envisager que ce qui le hante depuis des mois ou des années puisse se dissiper rapidement, mais l’expérience montre qu’une séance de mouvements alternatifs – type EMDR – peut avoir un impact rapide, perceptible pendant la séance. Mais si cela semble répondre à la demande du sujet, cela ne correspond pas à un objectif thérapeutique qui doit comprendre l’ouverture vers l’avenir, une fois le problème résolu.
Steve de Shazer, à la suite des thérapeutes systémiciens comme ceux de l’école de Palo Alto, a précisé les caractéristiques d’un objectif thérapeutique. Il doit être accessible, réalisable, exprimé en termes positifs concernant une action concrète et évaluable. Sa portée s’étend sur l’environnement relationnel et le changement des interactions peut être utilement recherché. Mais il nous semble que cet objectif doit se conjuguer avec ce que le patient a de plus précieux dans sa vie et qui fait sens pour lui au risque sinon de se diriger vers un avenir désincarné.
Si le traumatisme ou un autre problème a éloigné le patient de lui-même (de l’idée qu’il se fait de sa vie), le thérapeute peut aider le patient à tracer les lignes d’un futur où il arrive à se rejoindre (alors que les symptômes le séparent de lui-même). C’est pourquoi nous ne pouvons ignorer dans le temps préalable à la séance elle-même, l’importance d’une conversation d’orientation narrative qui peut parfois s’étendre sur plusieurs séances, destinée à déconstruire ce qui est objet de blocages dans le présent et à « réassocier » le sujet avec les valeurs auxquelles il est attaché malgré tout. Le changement espéré recèle des intentions non exprimées (une idée de la vie et non simplement des actions) que le questionnement peut révéler. Souvent, dans la pratique, la richesse de ce questionnement très collaboratif pourra de lui-même épuiser la portée du traumatisme dans le présent car le présent est amputé d’une possibilité d’avenir et c’est cette conversation qui peut en favoriser l’ouverture.
Voici quelques questions qui peuvent précéder utilement la séance de mouvements alternatifs :
- « À quoi saurez-vous que vous êtes désormais libre de vivre votre vie malgré cet événement ? » 142 - « Que ferez-vous de différent qui marquera un premier pas vers le changement, vers votre libération de l’emprise du passé (de l’angoisse de l’avenir) ? »
- « Qui serait susceptible, dans votre environnement, de s’en apercevoir ? »
- « Qu’est-ce que cela peut dire de ce qui est essentiel dans votre vie ? »
- « Qu’est-ce que ces personnes verront qui leur fera comprendre le chemin que vous avez accompli ? »
- « Quelle idée vous ferez-vous de vous-même en empruntant ce chemin ? » Etc.
(On peut se référer aux articles qui traitent dans ce numéro « Hors-Série » les aspects spécifiques de ce questionnement.) En omettant cette partie essentielle de l’entretien, on risque d’exposer le sujet, en cas de réussite de la séance de mouvements alternatifs, à un sentiment de vide extrêmement angoissant. C’est sans doute moins vrai quand on traite un événement récent (ou une préoccupation envahissante présente) mais il faut savoir rester prudent. Je me souviens d’une patiente, plutôt bien entourée, qui faisait des études qui l’intéressaient et qui essayait malgré un traumatisme majeur de se frayer un avenir en gardant des relations riches. Elle avait bénéficié d’une séance d’EMDR particulièrement réussie, et elle était revenue à la séance suivante exprimer sa surprise et presque sa détresse : « C’est bien votre truc, mais dans les jours qui ont suivi, je me suis sentie vide. »
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Dr WILFRID MARTINEAU
Chef du pôle Psychiatrie et Santé mentale du CHU de Nantes. Formation à l’hypnose, EMDR, TOS, thérapie narrative et thérapie stratégique. Expérience de l’urgence et des situations de crise et du psychotraumatisme. Exercice actuel en psychiatrie de secteur (CMP et unités d’hospitalisation). Formateur au sein de l’ARePTA-Institut Milton Erickson de Nantes. Coordonnateur du DU Hypnose et Communication thérapeutique de la Faculté de médecine de Nantes
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08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
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Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement narratif en alcoologie. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
QUAND L’HISTOIRE COMPTE AUTANT QUE LA BOISSON.
Pr Gérard OSTERMANN
« Quand l’alcool est-il devenu un compagnon régulier dans votre vie ? ». Question posée par le thérapeute à Marc, patient de 45 ans en difficulté avec l’alcool, dans le déroulé de son questionnement. En favorisant un travail de co-construction, la thérapie narrative permet de se mettre à l’écoute du patient, dans le respect de son histoire, d’identifier dans son récit le levier narratif qui deviendra moteur du changement.
Du diagnostic à l’écoute du récit
En alcoologie, la première question posée : « combien buvez-vous ? » est utile, mais elle ne suffit jamais. La dépendance ne se résume pas à des quantités, à des seuils ou à des dommages mesurables. L’alcool n’est pas seulement une molécule : il devient souvent un compagnon, un refuge, parfois un ennemi intime. Il s’inscrit dans une histoire. Le questionnement narratif, issu des travaux de Michael White et David Epston, propose un déplacement du regard : du symptôme vers le sens, de la mesure vers la compréhension, du dysfonctionnement vers la cohérence existentielle. Il ne s’agit plus seulement de demander « quand ? » ou « combien ? », mais : « que raconte l’alcool dans votre vie ? ». Cette simple inflexion ouvre un espace thérapeutique différent : le patient n’est plus réduit à ses consommations, il redevient auteur d’une trajectoire complexe.
Quand Michael Balint écrit : « Posez des questions, vous n’aurez que des réponses à peine plus intelligentes que vos questions », il ne dénigre pas la curiosité du soignant. Il critique une certaine manière de questionner : des questions fermées, orientées par le savoir du médecin, guidées par une hypothèse diagnostique déjà formée, cherchant une information plutôt qu’une rencontre. Dans ce cas, la réponse du patient ne fait que remplir les cases ouvertes par la question. L’interrogatoire recherche des faits ; le questionnement psychothérapeutique cherche à faire émerger le sujet dans sa singularité. La question précède, contraint, réduit la parole. Le patient devient alors un fournisseur de données, non un sujet parlant.
Du symptôme à l’histoire
La clinique alcoologique traditionnelle, héritière d’une tradition médicale et épidémiologique, s’est historiquement organisée autour de l’identification, de la mesure et de la classification. Les outils standardisés comme l’AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), le CAGE ou le DSM-5 permettent certes une évaluation objective de la consommation et de ses conséquences. Ces instruments, précieux pour établir un diagnostic et orienter une prise en charge, tendent cependant à réduire l’expérience complexe de la dépendance à une série de critères binaires et de seuils quantitatifs. Cette approche symptomatique se focalise inévitablement sur « ce qui ne va pas » : les quantités excessives, les oublis répétés, les conflits familiaux, les accidents, les absences professionnelles. Bien que ces éléments soient cliniquement pertinents, ils risquent de construire une représentation fragmentée et essentiellement déficitaire du patient. L’individu devient alors « le patient alcoolique », défini principalement par ses dysfonctionnements et ses échecs, plutôt que par la complexité de son histoire de vie.
Le glissement narratif : du « quoi » au « comment » et au « pourquoi », voire au « pour quoi »
Le questionnement narratif opère un glissement épistémologique et clinique fondamental. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les manifestations actuelles de la dépendance, il s’intéresse prioritairement à la genèse de cette relation à l’alcool : « Comment cela s’est-il mis en place ? » Cette question privilégie le « chemin » parcouru et le « sens » construit, plutôt que la faute morale ou le seul impératif de contrôle. Elle invite à une exploration temporelle et causale qui replace la consommation dans une trajectoire biographique cohérente, même si douloureuse.
Questions fondatrices du questionnement narratif :
- « Quand avez-vous rencontré l’alcool pour la première fois ? »
- « Dans quel contexte de votre vie cette première rencontre a-t-elle eu lieu ? »
- « Que vous apportait-il à ce moment-là précis de votre existence ? »
- « Comment cette relation a-t-elle évolué au fil du temps ? »
Ces interrogations ne cherchent pas une excuse ou une justification à la consommation. Elles visent plutôt à restaurer la cohérence narrative du parcours du sujet, à retrouver la logique interne qui a présidé à l’installation progressive de la dépendance. Cette démarche s’inscrit dans une temporalité vivante et dynamique, permettant de replacer la consommation actuelle dans le continuum d’une histoire de vie, plutôt que de l’isoler comme un symptôme pathologique émergent ex nihilo. Un apport majeur consiste à reconnaître que l’alcool a souvent eu une fonction adaptative. Il a pu apaiser l’anxiété, anesthésier une douleur psychique, faciliter le lien social, combler un vide ou réguler des émotions débordantes. Autrement dit : l’alcool a été une solution avant de devenir un problème.
Dans une perspective clinique non jugeante, le thérapeute narratif cherche à comprendre ce que l’alcool permet d’éviter, de calmer, d’anesthésier ou de combler. Face à la douleur psychique, à la solitude existentielle, au traumatisme non élaboré, aux tensions relationnelles insupportables ou aux échecs répétés, l’alcool a pu constituer, à défaut d’autres ressources disponibles, une stratégie de survie psychologique.
Exemples de fonctions adaptatives de l’alcool
- Fonction anxiolytique : apaiser temporairement une anxiété chronique ou des crises de panique.
- Fonction analgésique psychique : atténuer une souffrance dépressive ou des souvenirs traumatiques.
- Fonction de désinhibition sociale : compenser une timidité invalidante ou une phobie sociale.
- Fonction de remplissage existentiel : combler un vide identitaire ou un manque de sens.
- Fonction de régulation émotionnelle : gérer des émotions intenses et débordantes en l’absence d’autres stratégies de « coping ».
Reconnaître cette « intelligence de survie » du sujet n’équivaut nullement à encourager la dépendance ou à nier ses effets délétères. Il s’agit plutôt d’honorer la tentative d’adaptation du sujet face à des circonstances de vie difficiles, et de reconnaître la rationalité subjective qui a présidé à l’installation de ce comportement. C’est souvent à partir de cette reconnaissance empathique et respectueuse que d’autres solutions, plus fonctionnelles et moins coûteuses, peuvent progressivement émerger dans le discours thérapeutique.
Externaliser l’alcool pour réhabiliter le sujet
L’un des apports centraux de la thérapie narrative est l’externalisation. Il ne s’agit plus de dire : « vous êtes alcoolique », mais : « quelle place l’alcool a-t-il prise dans votre histoire ? ». La conversation se concentre ensuite sur une clarification approfondie de la technique d’externalisation en thérapie, appliquée ici au thème de l’alcool. Deux niveaux complémentaires sont distingués.
Premier niveau : l’externalisation aborde l’alcool comme une entité distincte du sujet. Plutôt que de focaliser sur « vous buvez », le dialogue explore « l’alcool » comme élément entré dans la vie de la personne : comment il s’est installé, ce qu’il a pu offrir d’attrayant, ce qu’il a apporté. Ce déplacement narratif rompt avec une logique centrée exclusivement sur le sujet et ouvre un « contexte plus large », nécessaire pour réintroduire des relations et esquisser une autre histoire possible. Ce cadre permet d’anticiper les difficultés et blocages qui surviendront quand la personne tentera de se mettre en mouvement vers une autre histoire de soi. L’objectif est déjà d’esquisser cette « autre histoire ». Le changement d’histoire est rendu possible parce que la relation se remet en place ; auparavant, il n’y avait pas de relation, puis elle se réinstalle et c’est précisément pour rendre la relation possible que l’on externalise.
Deuxième niveau : il s’agit d’externaliser ce qui, à un moment donné, fait blocage dans la relation thérapeutique elle-même. L’alcool devient un personnage doté d’intentions, un « agent double » : séduisant, souriant, porteur d’avantages au premier abord, mais visant à prendre le pouvoir sur le sujet. Cette personnification intentionnelle est centrale : l’agent double « veut vous rendre dépendant », « vous couper de vos relations humaines », empêcher « que les autres ne voient pas vos qualités ». La relation asymétrique qui en découle relève d’une forme de maltraitance au sens de la dépendance : l’autre, en tant que sujet, n’existe pas dans la relation et doit être soumis. Attribuer des adjectifs à l’alcool (exemple : « sournois », « vicieux, », etc.) est essentiel pour en faire un personnage cohérent : double, à la fois attirant et aliénant, dont les intentions sont positives et négatives. Dès lors, l’abstinence ne se réduit pas à « un jour où je n’ai pas bu » ; c’est une prise de position active « contre le pouvoir de l’agent double dans la vie du sujet ». Il ne suffit pas de ne pas consommer : il faut qu’il y ait un effet relationnel au fait de ne pas avoir bu, marquant le recul de l’influence du personnage double et le rétablissement de la capacité à être en relation.
La dynamique globale de l’externalisation progresse ainsi : on entre d’abord dans un espace où l’alcool est traité comme un « autre » et où le contexte s’élargit ; puis on donne forme à ce qui est le moteur de l’histoire, un personnage double, pour rendre intelligible la lutte de pouvoir et éclairer la signification relationnelle des actes (comme l’abstinence) dans la réécriture de l’histoire personnelle.
Questions d’externalisation :
- « Si l’alcool pouvait parler, que dirait-il de vous ? Quel discours tient-il sur votre vie ? »
- « Dans quelles situations précises prend-il le dessus ? Quels sont ses terrains de prédilection ? »
- « Que vous fait-il croire sur vous-même ? Quelles convictions instille-t-il en vous ? »
- « Comment influence-t-il vos relations avec votre entourage ? Quel rôle jouet- il dans vos liens affectifs ? »
- « Quels projets ou aspirations a-t-il fait taire ou renoncer ? »
Ces questions permettent au patient d’adopter une position d’observation relativement à sa propre expérience. Au lieu d’être totalement submergé par la dépendance, il peut commencer à l’examiner, à en comprendre les mécanismes, à en identifier les tactiques. Cette position méta-cognitive est thérapeutiquement précieuse car elle réintroduit un espace de choix et de délibération là où régnait auparavant le sentiment d'une fatalité identitaire.
Diminuer la fusion identitaire et dessiner des zones de liberté
L’objectif fondamental de l’externalisation est de diminuer la « fusion identitaire » avec la dépendance. Trop souvent, le diagnostic d’alcoolisme ou de trouble de l’usage de l’alcool devient l’identité totale du patient : « Je suis alcoolique ». Cette identification complète est cliniquement problématique car elle ne laisse aucun espace pour une identité alternative, aucune zone où le sujet pourrait se reconnaître autrement que par son symptôme. Le travail narratif vise à dessiner des « zones de liberté », des espaces psychiques et biographiques où le sujet n’est pas réductible à sa seule consommation. Il s’agit d’identifier et de valoriser les aspects de l’identité qui échappent à l’emprise de l’alcool : les rôles sociaux préservés (parent, ami, professionnel), les compétences maintenues, les valeurs qui demeurent importantes, les relations qui résistent.
L’externalisation constitue ainsi un « acte de dignité » : elle reconnaît que la personne n’est pas le problème en soi, mais plutôt l’hôte involontaire d’un problème qui s’est installé dans son existence. Cette distinction ouvre la voie à la « désaturation du récit », c’est-à-dire à l’enrichissement d’une histoire de vie qui était devenue exclusivement saturée par le thème de la dépendance.
De l’histoire figée à l’histoire ouverte
Le piège du récit unique et fataliste : la dépendance alcoolique enferme souvent le sujet dans ce que la romancière Chimamanda Ngozi Adichie appelle un « récit unique », une narration monolithique et fataliste de soi qui ne laisse place à aucune alternative, aucune bifurcation possible. Les patients expriment fréquemment ce sentiment d’enfermement narratif à travers des formulations comme : « je suis comme ça », « c’est plus fort que moi », « je n’y arriverai jamais », « c’est dans ma nature »...
Ce récit unique se caractérise par plusieurs traits dominants :
- La linéarité causale : l’histoire est racontée comme une séquence inéluctable d’événements conduisant nécessairement à la dépendance.
- L’essentialisation : la dépendance est présentée comme une essence identitaire stable et immuable.
- La négation de l’agentivité : le sujet se perçoit comme totalement dépourvu de capacité d’action ou de choix.
- L’absence d’exceptions : aucun moment de résistance ou de réussite n’est reconnu ou valorisé.
Le travail narratif s’emploie précisément à « désaturer » ce récit en y introduisant des nuances, des exceptions, des bifurcations et des possibles alternatifs.
L’exploration systématique des exceptions
Une des techniques centrales du questionnement narratif consiste à explorer systématiquement les « exceptions », ces moments, parfois brefs mais néanmoins significatifs, où l’alcool était moins présent, moins nécessaire, moins déterminant. Ces exceptions constituent des brèches dans le récit dominant, des indices que l’histoire pourrait être racontée autrement.
Questions d'exploration des exceptions :
- « Pouvez-vous vous souvenir d’une période, même courte, où vous avez bu moins ou différemment ? »
- « Qu’est-ce qui faisait la différence à ce moment-là ? Quelles circonstances étaient réunies ? »
- « Qui étiez-vous dans ces moments-là ? Comment vous perceviez-vous ? »
- « Qu’est-ce qui vous aidait, même modestement ? Quelles ressources internes ou externes mobilisiez-vous ? »
- « Qu’est-ce que cela révèle sur vos capacités ou vos valeurs profondes ? » En identifiant et en explorant ces périodes exceptionnelles, le thérapeute fait émerger des « ressources déjà existantes » qui étaient présentes mais invisibilisées par le récit dominant de la dépendance. Cette exploration permet de réhabiliter l’identité du sujet au-delà de sa seule consommation, en révélant des compétences, des valeurs, des liens sociaux ou des projets qui persistent malgré ou à côté de l’alcool.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques.....
Pr GÉRARD OSTERMANN Professeur de thérapeutique, médecine interne, psychothérapeute. Administrateur de la Société française d’alcoologie, responsable du diplôme d’université de Pathologie de l’oralité, Bordeaux 2.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Pr Gérard OSTERMANN
« Quand l’alcool est-il devenu un compagnon régulier dans votre vie ? ». Question posée par le thérapeute à Marc, patient de 45 ans en difficulté avec l’alcool, dans le déroulé de son questionnement. En favorisant un travail de co-construction, la thérapie narrative permet de se mettre à l’écoute du patient, dans le respect de son histoire, d’identifier dans son récit le levier narratif qui deviendra moteur du changement.
Du diagnostic à l’écoute du récit
En alcoologie, la première question posée : « combien buvez-vous ? » est utile, mais elle ne suffit jamais. La dépendance ne se résume pas à des quantités, à des seuils ou à des dommages mesurables. L’alcool n’est pas seulement une molécule : il devient souvent un compagnon, un refuge, parfois un ennemi intime. Il s’inscrit dans une histoire. Le questionnement narratif, issu des travaux de Michael White et David Epston, propose un déplacement du regard : du symptôme vers le sens, de la mesure vers la compréhension, du dysfonctionnement vers la cohérence existentielle. Il ne s’agit plus seulement de demander « quand ? » ou « combien ? », mais : « que raconte l’alcool dans votre vie ? ». Cette simple inflexion ouvre un espace thérapeutique différent : le patient n’est plus réduit à ses consommations, il redevient auteur d’une trajectoire complexe.
Quand Michael Balint écrit : « Posez des questions, vous n’aurez que des réponses à peine plus intelligentes que vos questions », il ne dénigre pas la curiosité du soignant. Il critique une certaine manière de questionner : des questions fermées, orientées par le savoir du médecin, guidées par une hypothèse diagnostique déjà formée, cherchant une information plutôt qu’une rencontre. Dans ce cas, la réponse du patient ne fait que remplir les cases ouvertes par la question. L’interrogatoire recherche des faits ; le questionnement psychothérapeutique cherche à faire émerger le sujet dans sa singularité. La question précède, contraint, réduit la parole. Le patient devient alors un fournisseur de données, non un sujet parlant.
Du symptôme à l’histoire
La clinique alcoologique traditionnelle, héritière d’une tradition médicale et épidémiologique, s’est historiquement organisée autour de l’identification, de la mesure et de la classification. Les outils standardisés comme l’AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), le CAGE ou le DSM-5 permettent certes une évaluation objective de la consommation et de ses conséquences. Ces instruments, précieux pour établir un diagnostic et orienter une prise en charge, tendent cependant à réduire l’expérience complexe de la dépendance à une série de critères binaires et de seuils quantitatifs. Cette approche symptomatique se focalise inévitablement sur « ce qui ne va pas » : les quantités excessives, les oublis répétés, les conflits familiaux, les accidents, les absences professionnelles. Bien que ces éléments soient cliniquement pertinents, ils risquent de construire une représentation fragmentée et essentiellement déficitaire du patient. L’individu devient alors « le patient alcoolique », défini principalement par ses dysfonctionnements et ses échecs, plutôt que par la complexité de son histoire de vie.
Le glissement narratif : du « quoi » au « comment » et au « pourquoi », voire au « pour quoi »
Le questionnement narratif opère un glissement épistémologique et clinique fondamental. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les manifestations actuelles de la dépendance, il s’intéresse prioritairement à la genèse de cette relation à l’alcool : « Comment cela s’est-il mis en place ? » Cette question privilégie le « chemin » parcouru et le « sens » construit, plutôt que la faute morale ou le seul impératif de contrôle. Elle invite à une exploration temporelle et causale qui replace la consommation dans une trajectoire biographique cohérente, même si douloureuse.
Questions fondatrices du questionnement narratif :
- « Quand avez-vous rencontré l’alcool pour la première fois ? »
- « Dans quel contexte de votre vie cette première rencontre a-t-elle eu lieu ? »
- « Que vous apportait-il à ce moment-là précis de votre existence ? »
- « Comment cette relation a-t-elle évolué au fil du temps ? »
Ces interrogations ne cherchent pas une excuse ou une justification à la consommation. Elles visent plutôt à restaurer la cohérence narrative du parcours du sujet, à retrouver la logique interne qui a présidé à l’installation progressive de la dépendance. Cette démarche s’inscrit dans une temporalité vivante et dynamique, permettant de replacer la consommation actuelle dans le continuum d’une histoire de vie, plutôt que de l’isoler comme un symptôme pathologique émergent ex nihilo. Un apport majeur consiste à reconnaître que l’alcool a souvent eu une fonction adaptative. Il a pu apaiser l’anxiété, anesthésier une douleur psychique, faciliter le lien social, combler un vide ou réguler des émotions débordantes. Autrement dit : l’alcool a été une solution avant de devenir un problème.
Dans une perspective clinique non jugeante, le thérapeute narratif cherche à comprendre ce que l’alcool permet d’éviter, de calmer, d’anesthésier ou de combler. Face à la douleur psychique, à la solitude existentielle, au traumatisme non élaboré, aux tensions relationnelles insupportables ou aux échecs répétés, l’alcool a pu constituer, à défaut d’autres ressources disponibles, une stratégie de survie psychologique.
Exemples de fonctions adaptatives de l’alcool
- Fonction anxiolytique : apaiser temporairement une anxiété chronique ou des crises de panique.
- Fonction analgésique psychique : atténuer une souffrance dépressive ou des souvenirs traumatiques.
- Fonction de désinhibition sociale : compenser une timidité invalidante ou une phobie sociale.
- Fonction de remplissage existentiel : combler un vide identitaire ou un manque de sens.
- Fonction de régulation émotionnelle : gérer des émotions intenses et débordantes en l’absence d’autres stratégies de « coping ».
Reconnaître cette « intelligence de survie » du sujet n’équivaut nullement à encourager la dépendance ou à nier ses effets délétères. Il s’agit plutôt d’honorer la tentative d’adaptation du sujet face à des circonstances de vie difficiles, et de reconnaître la rationalité subjective qui a présidé à l’installation de ce comportement. C’est souvent à partir de cette reconnaissance empathique et respectueuse que d’autres solutions, plus fonctionnelles et moins coûteuses, peuvent progressivement émerger dans le discours thérapeutique.
Externaliser l’alcool pour réhabiliter le sujet
L’un des apports centraux de la thérapie narrative est l’externalisation. Il ne s’agit plus de dire : « vous êtes alcoolique », mais : « quelle place l’alcool a-t-il prise dans votre histoire ? ». La conversation se concentre ensuite sur une clarification approfondie de la technique d’externalisation en thérapie, appliquée ici au thème de l’alcool. Deux niveaux complémentaires sont distingués.
Premier niveau : l’externalisation aborde l’alcool comme une entité distincte du sujet. Plutôt que de focaliser sur « vous buvez », le dialogue explore « l’alcool » comme élément entré dans la vie de la personne : comment il s’est installé, ce qu’il a pu offrir d’attrayant, ce qu’il a apporté. Ce déplacement narratif rompt avec une logique centrée exclusivement sur le sujet et ouvre un « contexte plus large », nécessaire pour réintroduire des relations et esquisser une autre histoire possible. Ce cadre permet d’anticiper les difficultés et blocages qui surviendront quand la personne tentera de se mettre en mouvement vers une autre histoire de soi. L’objectif est déjà d’esquisser cette « autre histoire ». Le changement d’histoire est rendu possible parce que la relation se remet en place ; auparavant, il n’y avait pas de relation, puis elle se réinstalle et c’est précisément pour rendre la relation possible que l’on externalise.
Deuxième niveau : il s’agit d’externaliser ce qui, à un moment donné, fait blocage dans la relation thérapeutique elle-même. L’alcool devient un personnage doté d’intentions, un « agent double » : séduisant, souriant, porteur d’avantages au premier abord, mais visant à prendre le pouvoir sur le sujet. Cette personnification intentionnelle est centrale : l’agent double « veut vous rendre dépendant », « vous couper de vos relations humaines », empêcher « que les autres ne voient pas vos qualités ». La relation asymétrique qui en découle relève d’une forme de maltraitance au sens de la dépendance : l’autre, en tant que sujet, n’existe pas dans la relation et doit être soumis. Attribuer des adjectifs à l’alcool (exemple : « sournois », « vicieux, », etc.) est essentiel pour en faire un personnage cohérent : double, à la fois attirant et aliénant, dont les intentions sont positives et négatives. Dès lors, l’abstinence ne se réduit pas à « un jour où je n’ai pas bu » ; c’est une prise de position active « contre le pouvoir de l’agent double dans la vie du sujet ». Il ne suffit pas de ne pas consommer : il faut qu’il y ait un effet relationnel au fait de ne pas avoir bu, marquant le recul de l’influence du personnage double et le rétablissement de la capacité à être en relation.
La dynamique globale de l’externalisation progresse ainsi : on entre d’abord dans un espace où l’alcool est traité comme un « autre » et où le contexte s’élargit ; puis on donne forme à ce qui est le moteur de l’histoire, un personnage double, pour rendre intelligible la lutte de pouvoir et éclairer la signification relationnelle des actes (comme l’abstinence) dans la réécriture de l’histoire personnelle.
Questions d’externalisation :
- « Si l’alcool pouvait parler, que dirait-il de vous ? Quel discours tient-il sur votre vie ? »
- « Dans quelles situations précises prend-il le dessus ? Quels sont ses terrains de prédilection ? »
- « Que vous fait-il croire sur vous-même ? Quelles convictions instille-t-il en vous ? »
- « Comment influence-t-il vos relations avec votre entourage ? Quel rôle jouet- il dans vos liens affectifs ? »
- « Quels projets ou aspirations a-t-il fait taire ou renoncer ? »
Ces questions permettent au patient d’adopter une position d’observation relativement à sa propre expérience. Au lieu d’être totalement submergé par la dépendance, il peut commencer à l’examiner, à en comprendre les mécanismes, à en identifier les tactiques. Cette position méta-cognitive est thérapeutiquement précieuse car elle réintroduit un espace de choix et de délibération là où régnait auparavant le sentiment d'une fatalité identitaire.
Diminuer la fusion identitaire et dessiner des zones de liberté
L’objectif fondamental de l’externalisation est de diminuer la « fusion identitaire » avec la dépendance. Trop souvent, le diagnostic d’alcoolisme ou de trouble de l’usage de l’alcool devient l’identité totale du patient : « Je suis alcoolique ». Cette identification complète est cliniquement problématique car elle ne laisse aucun espace pour une identité alternative, aucune zone où le sujet pourrait se reconnaître autrement que par son symptôme. Le travail narratif vise à dessiner des « zones de liberté », des espaces psychiques et biographiques où le sujet n’est pas réductible à sa seule consommation. Il s’agit d’identifier et de valoriser les aspects de l’identité qui échappent à l’emprise de l’alcool : les rôles sociaux préservés (parent, ami, professionnel), les compétences maintenues, les valeurs qui demeurent importantes, les relations qui résistent.
L’externalisation constitue ainsi un « acte de dignité » : elle reconnaît que la personne n’est pas le problème en soi, mais plutôt l’hôte involontaire d’un problème qui s’est installé dans son existence. Cette distinction ouvre la voie à la « désaturation du récit », c’est-à-dire à l’enrichissement d’une histoire de vie qui était devenue exclusivement saturée par le thème de la dépendance.
De l’histoire figée à l’histoire ouverte
Le piège du récit unique et fataliste : la dépendance alcoolique enferme souvent le sujet dans ce que la romancière Chimamanda Ngozi Adichie appelle un « récit unique », une narration monolithique et fataliste de soi qui ne laisse place à aucune alternative, aucune bifurcation possible. Les patients expriment fréquemment ce sentiment d’enfermement narratif à travers des formulations comme : « je suis comme ça », « c’est plus fort que moi », « je n’y arriverai jamais », « c’est dans ma nature »...
Ce récit unique se caractérise par plusieurs traits dominants :
- La linéarité causale : l’histoire est racontée comme une séquence inéluctable d’événements conduisant nécessairement à la dépendance.
- L’essentialisation : la dépendance est présentée comme une essence identitaire stable et immuable.
- La négation de l’agentivité : le sujet se perçoit comme totalement dépourvu de capacité d’action ou de choix.
- L’absence d’exceptions : aucun moment de résistance ou de réussite n’est reconnu ou valorisé.
Le travail narratif s’emploie précisément à « désaturer » ce récit en y introduisant des nuances, des exceptions, des bifurcations et des possibles alternatifs.
L’exploration systématique des exceptions
Une des techniques centrales du questionnement narratif consiste à explorer systématiquement les « exceptions », ces moments, parfois brefs mais néanmoins significatifs, où l’alcool était moins présent, moins nécessaire, moins déterminant. Ces exceptions constituent des brèches dans le récit dominant, des indices que l’histoire pourrait être racontée autrement.
Questions d'exploration des exceptions :
- « Pouvez-vous vous souvenir d’une période, même courte, où vous avez bu moins ou différemment ? »
- « Qu’est-ce qui faisait la différence à ce moment-là ? Quelles circonstances étaient réunies ? »
- « Qui étiez-vous dans ces moments-là ? Comment vous perceviez-vous ? »
- « Qu’est-ce qui vous aidait, même modestement ? Quelles ressources internes ou externes mobilisiez-vous ? »
- « Qu’est-ce que cela révèle sur vos capacités ou vos valeurs profondes ? » En identifiant et en explorant ces périodes exceptionnelles, le thérapeute fait émerger des « ressources déjà existantes » qui étaient présentes mais invisibilisées par le récit dominant de la dépendance. Cette exploration permet de réhabiliter l’identité du sujet au-delà de sa seule consommation, en révélant des compétences, des valeurs, des liens sociaux ou des projets qui persistent malgré ou à côté de l’alcool.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques.....
Pr GÉRARD OSTERMANN Professeur de thérapeutique, médecine interne, psychothérapeute. Administrateur de la Société française d’alcoologie, responsable du diplôme d’université de Pathologie de l’oralité, Bordeaux 2.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement en thérapie du lien et des mondes relationnels. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
DE L’ART DE QUESTIONNER À LA TRANSFORMATION DES MONDES TRAUMATIQUES.
Dr Eric BARDOT
«Une éthique de la rencontre ». C’est ainsi qu’est défini le questionnement en TLMR par l’auteur. Et d’illustrer son propos à travers le cas d’une patiente saisie d’une peur irrépressible en voiture. Commence alors cette rencontre tissée à deux, patient et thérapeute, au fil du questionnement, cette « danse subtile entre deux êtres» où vécu, confiance, métaphore, présence partagée, ouverture au possible, composent la partition.
INTRODUCTION
Le questionnement comme geste fondateur.
Dans le champ des psychothérapies, le questionnement est rarement pensé dans sa spécificité épistémologique et dans sa portée transformatrice. La plupart des approches le considèrent comme un moyen de recueillir des informations. Cette conception instrumentale méconnaît sa nature profondément relationnelle et sa capacité à créer les conditions mêmes de la transformation thérapeutique. Nous proposons une tout autre vision. Questionner n’est jamais un acte neutre visant à extraire de l’information. C’est toujours déjà une intervention qui modifie l’espace de la rencontre, qui ouvre ou ferme des possibles. Ce que le thérapeute choisit de questionner à un instant précis n’est pas un détail technique – c’est déjà une intervention qui oriente le processus tout entier.
1. QUESTIONNER COMME INTERVENTION DE CONTEXTE
1.1. Au-delà de la collecte d’information
L’approche classique repose sur une épistémologie représentationnaliste : le thérapeute questionne pour reconstituer fidèlement la réalité psychique du patient. Nous nous inscrivons dans une tout autre perspective. Questionner, c’est toujours déjà intervenir. Chaque question modifie le système qu’elle prétend observer. Le thérapeute n’est pas un observateur extérieur mais un participant engagé dans un processus de co-construction. Y., soignante, consulte pour une peur en voiture. Elle dit : « Mon amie m’a dit que vous pourriez m’aider. » Le thérapeute questionne : « Qu’est-ce qui vous a amenée à faire confiance dans ce qu’elle vous a dit ? » Cette question n’est pas une demande d’information sur l’amie. Elle crée un espace triangulaire – Y., le thérapeute, l’amie – et rend présente dans la séance la relation de confiance avec cette amie, qui devient une ressource pour le bon déroulement de la séance. Le questionnement a déjà transformé la configuration relationnelle.
1.2. Tenir les berges du processus
Toute intervention est conceptualisée comme une intervention de contexte : elle n’agit pas sur le contenu mais sur les conditions d’émergence du contenu. La métaphore est celle de la rivière : le processus thérapeutique est un cours d’eau qui trouve son chemin propre. Le thérapeute tient les berges – maintenir le cadre qui permet au processus de se déployer – et lève les obstacles à ce que le flux se déploie. Le questionnement vise à permettre au patient de réorganiser son vécu perceptif, non à révéler une vérité cachée. Le thérapeute n’est pas celui qui sait mais celui qui maintient les conditions du processus. Cette posture de non-savoir dans le savoir caractérise la pratique du questionnement en TLMR.
1.3. Du dévoilement à la révélation
Nous distinguons dévoilement et révélation. Le dévoilement – mise à nu du matériel traumatique sans enveloppement relationnel – peut être retraumatisant. La révélation est un dévoilement dans l’enveloppement : elle advient dans un contexte relationnel sécure qui la transforme en recadrage. Cette distinction est enseignée en formation, mais en séance elle est agie plutôt que dite. Le thérapeute incarne la différence par sa qualité de présence et sa manière de questionner.
2. SYNCHRONISATION ET ACCORDAGE : LE SOCLE DU QUESTIONNEMENT
2.1. La synchronisation comme condition préalable
La synchronisation – ajustement mutuel des rythmes biologiques, corporels et relationnels – crée un espace-temps partagé, condition sine qua non d’un questionnement qui porte. Les études d’« hyperscanning » confirment cette intuition clinique : la synchronisation intercérébrale entre thérapeute et patient est corrélée à l’efficacité thérapeutique. En pratique, le thérapeute ne commence pas à questionner de manière significative avant qu’une certaine qualité de présence partagée ne soit établie. Un questionnement prématuré risquerait d’activer les défenses et de reproduire des réponses du monde traumatique.
2.2. La reformulation comme outil d’accordage
Pour nous, la reformulation n’est pas une répétition en miroir. Elle opère à trois niveaux simultanés : elle valide le vécu du patient, elle construit le « nous » thérapeutique, et elle prépare le questionnement à venir.
Y. dit : « J’ai peur en voiture quand quelqu’un d’autre conduit et que je dois faire un long trajet. » Le thérapeute reformule : « Si je comprends bien, vous êtes en voiture, il y a quelqu’un d’autre que vous qui conduit, et en même temps vous savez que vous devez faire un long trajet. C’est bien ça ? » Cette reformulation ne répète pas – elle spatialise la scène, la rend observable. Le thérapeute commence à visualiser dans l’espace entre eux la voiture qui roule, Y. devant, à côté du conducteur. La reformulation a préparé le questionnement suivant.
2.3. La transe d’observation partagée
Ce questionnement s’inscrit dans ce que nous appelons la transe d’observation partagée – état de conscience modifié léger, partagé, caractérisé par une focalisation attentionnelle commune. Pendant qu’une partie de moi observe le maintenant, une autre partie agit la mise en forme de la problématique. Les questions justes semblent alors se poser d’elles-mêmes, au bon moment, dans la bonne forme. Le mouvement du questionnement va du passé ou du futur vers l’ici et maintenant. En prenant appui sur les réponses, le thérapeute va à la fois observer et à la fois visualiser, ressentir, se mettre à la place du patient dans le contexte dans lequel se déroule la problématique.
3. Le tableau de bord : quatre paramètres fondamentaux
Le questionnement se guide selon quatre paramètres constamment évalués au fil de la séance.
- Le premier – attachement et confiance dans la relation – évalue la sécurité relationnelle. Sans elle, le questionnement réactive les patterns d’insécurité du monde traumatique. Avec Y., la confiance est construite indirectement via l’amie qui a consulté avant elle.
- Le deuxième – engagement et confiance dans le processus – concerne la croyance du patient que ce qu’il fait avec le thérapeute peut l’aider. A chaque étape, le thérapeute vérifie : « Là où nous en sommes maintenant, est-ce acceptable pour vous que nous allions un peu plus loin ? »
- Le troisième – l’objectif au plus près du processus – évalue si l’objectif est au bon niveau de proximité : ni trop lointain ni submergé par l’affect. La métaphore de l’horizon est utile : l’objectif n’est pas une cible fixe mais une direction de mouvement.
- Le quatrième – la capacité à vivre une expérience nouvelle en pleine présence – évalue l’ouverture au possible. Sans elle, le patient reste enfermé dans la répétition traumatique.
4. LE QUESTIONNEMENT EXTERNALISANT : DE LA PLAINTE FIGÉE À LA FORME MÉTAPHORIQUE PARTAGÉE
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Eric BARDOT Psychiatre, pédopsychiatre, psychothérapeute, installé en libéral. Il est le concepteur de la Thérapie du lien et des mondes relationnels (TLMR) et du Dessin orienté solution. Directeur et formateur à l’Institut de formation Mimethys. Formateur au DU d’hypnose à la Faculté de médecine de Nantes.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Dr Eric BARDOT
«Une éthique de la rencontre ». C’est ainsi qu’est défini le questionnement en TLMR par l’auteur. Et d’illustrer son propos à travers le cas d’une patiente saisie d’une peur irrépressible en voiture. Commence alors cette rencontre tissée à deux, patient et thérapeute, au fil du questionnement, cette « danse subtile entre deux êtres» où vécu, confiance, métaphore, présence partagée, ouverture au possible, composent la partition.
INTRODUCTION
Le questionnement comme geste fondateur.
Dans le champ des psychothérapies, le questionnement est rarement pensé dans sa spécificité épistémologique et dans sa portée transformatrice. La plupart des approches le considèrent comme un moyen de recueillir des informations. Cette conception instrumentale méconnaît sa nature profondément relationnelle et sa capacité à créer les conditions mêmes de la transformation thérapeutique. Nous proposons une tout autre vision. Questionner n’est jamais un acte neutre visant à extraire de l’information. C’est toujours déjà une intervention qui modifie l’espace de la rencontre, qui ouvre ou ferme des possibles. Ce que le thérapeute choisit de questionner à un instant précis n’est pas un détail technique – c’est déjà une intervention qui oriente le processus tout entier.
1. QUESTIONNER COMME INTERVENTION DE CONTEXTE
1.1. Au-delà de la collecte d’information
L’approche classique repose sur une épistémologie représentationnaliste : le thérapeute questionne pour reconstituer fidèlement la réalité psychique du patient. Nous nous inscrivons dans une tout autre perspective. Questionner, c’est toujours déjà intervenir. Chaque question modifie le système qu’elle prétend observer. Le thérapeute n’est pas un observateur extérieur mais un participant engagé dans un processus de co-construction. Y., soignante, consulte pour une peur en voiture. Elle dit : « Mon amie m’a dit que vous pourriez m’aider. » Le thérapeute questionne : « Qu’est-ce qui vous a amenée à faire confiance dans ce qu’elle vous a dit ? » Cette question n’est pas une demande d’information sur l’amie. Elle crée un espace triangulaire – Y., le thérapeute, l’amie – et rend présente dans la séance la relation de confiance avec cette amie, qui devient une ressource pour le bon déroulement de la séance. Le questionnement a déjà transformé la configuration relationnelle.
1.2. Tenir les berges du processus
Toute intervention est conceptualisée comme une intervention de contexte : elle n’agit pas sur le contenu mais sur les conditions d’émergence du contenu. La métaphore est celle de la rivière : le processus thérapeutique est un cours d’eau qui trouve son chemin propre. Le thérapeute tient les berges – maintenir le cadre qui permet au processus de se déployer – et lève les obstacles à ce que le flux se déploie. Le questionnement vise à permettre au patient de réorganiser son vécu perceptif, non à révéler une vérité cachée. Le thérapeute n’est pas celui qui sait mais celui qui maintient les conditions du processus. Cette posture de non-savoir dans le savoir caractérise la pratique du questionnement en TLMR.
1.3. Du dévoilement à la révélation
Nous distinguons dévoilement et révélation. Le dévoilement – mise à nu du matériel traumatique sans enveloppement relationnel – peut être retraumatisant. La révélation est un dévoilement dans l’enveloppement : elle advient dans un contexte relationnel sécure qui la transforme en recadrage. Cette distinction est enseignée en formation, mais en séance elle est agie plutôt que dite. Le thérapeute incarne la différence par sa qualité de présence et sa manière de questionner.
2. SYNCHRONISATION ET ACCORDAGE : LE SOCLE DU QUESTIONNEMENT
2.1. La synchronisation comme condition préalable
La synchronisation – ajustement mutuel des rythmes biologiques, corporels et relationnels – crée un espace-temps partagé, condition sine qua non d’un questionnement qui porte. Les études d’« hyperscanning » confirment cette intuition clinique : la synchronisation intercérébrale entre thérapeute et patient est corrélée à l’efficacité thérapeutique. En pratique, le thérapeute ne commence pas à questionner de manière significative avant qu’une certaine qualité de présence partagée ne soit établie. Un questionnement prématuré risquerait d’activer les défenses et de reproduire des réponses du monde traumatique.
2.2. La reformulation comme outil d’accordage
Pour nous, la reformulation n’est pas une répétition en miroir. Elle opère à trois niveaux simultanés : elle valide le vécu du patient, elle construit le « nous » thérapeutique, et elle prépare le questionnement à venir.
Y. dit : « J’ai peur en voiture quand quelqu’un d’autre conduit et que je dois faire un long trajet. » Le thérapeute reformule : « Si je comprends bien, vous êtes en voiture, il y a quelqu’un d’autre que vous qui conduit, et en même temps vous savez que vous devez faire un long trajet. C’est bien ça ? » Cette reformulation ne répète pas – elle spatialise la scène, la rend observable. Le thérapeute commence à visualiser dans l’espace entre eux la voiture qui roule, Y. devant, à côté du conducteur. La reformulation a préparé le questionnement suivant.
2.3. La transe d’observation partagée
Ce questionnement s’inscrit dans ce que nous appelons la transe d’observation partagée – état de conscience modifié léger, partagé, caractérisé par une focalisation attentionnelle commune. Pendant qu’une partie de moi observe le maintenant, une autre partie agit la mise en forme de la problématique. Les questions justes semblent alors se poser d’elles-mêmes, au bon moment, dans la bonne forme. Le mouvement du questionnement va du passé ou du futur vers l’ici et maintenant. En prenant appui sur les réponses, le thérapeute va à la fois observer et à la fois visualiser, ressentir, se mettre à la place du patient dans le contexte dans lequel se déroule la problématique.
3. Le tableau de bord : quatre paramètres fondamentaux
Le questionnement se guide selon quatre paramètres constamment évalués au fil de la séance.
- Le premier – attachement et confiance dans la relation – évalue la sécurité relationnelle. Sans elle, le questionnement réactive les patterns d’insécurité du monde traumatique. Avec Y., la confiance est construite indirectement via l’amie qui a consulté avant elle.
- Le deuxième – engagement et confiance dans le processus – concerne la croyance du patient que ce qu’il fait avec le thérapeute peut l’aider. A chaque étape, le thérapeute vérifie : « Là où nous en sommes maintenant, est-ce acceptable pour vous que nous allions un peu plus loin ? »
- Le troisième – l’objectif au plus près du processus – évalue si l’objectif est au bon niveau de proximité : ni trop lointain ni submergé par l’affect. La métaphore de l’horizon est utile : l’objectif n’est pas une cible fixe mais une direction de mouvement.
- Le quatrième – la capacité à vivre une expérience nouvelle en pleine présence – évalue l’ouverture au possible. Sans elle, le patient reste enfermé dans la répétition traumatique.
4. LE QUESTIONNEMENT EXTERNALISANT : DE LA PLAINTE FIGÉE À LA FORME MÉTAPHORIQUE PARTAGÉE
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Eric BARDOT Psychiatre, pédopsychiatre, psychothérapeute, installé en libéral. Il est le concepteur de la Thérapie du lien et des mondes relationnels (TLMR) et du Dessin orienté solution. Directeur et formateur à l’Institut de formation Mimethys. Formateur au DU d’hypnose à la Faculté de médecine de Nantes.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Questionner un lombalgique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Dr Dominique MEGGLÉ.
Pour la même plainte de douleur lombalgique, passée au questionnement thérapeutique, nous est restitué le script brut, suivi du même script détaillé et commenté. Une « double visée » qui nous éclaire sur le fait qu’une souffrance (la lombalgie) peut en cacher une autre (la dépression), mais aussi sur les techniques qui permettent de dénouer le problème, entre ratification, induction de la transe hypnotique, dissociation, suggestion de confort...
C’est alors que tout s’éclaire.
Voici l’exemple d’un questionnement qui a une double visée simultanée, diagnostique et thérapeutique, chez un lombalgique chronique. Le plus souvent, bien que tous les examens paracliniques soient normaux, le lombalgique n’aime pas qu’on cherche à le convaincre qu’il est, en réalité, déprimé. Pourtant, pour conduire les soins, le thérapeute doit impérativement repérer les signes de dépression. Alors, il doit le questionner sans éveiller sa méfiance. Il ne doit pas dire : « Est-ce que, par ailleurs, en dehors de cette question du dos, vous ne seriez pas déprimé et peut-être que cela pourrait expliquer votre douleur ? » Il risquerait alors la réplique furieuse trop bien connue : « Mais non, docteur, ce n’est pas dans ma tête mais dans mon dos ! » Le sujet ne se sentira pas compris et le docteur lui paraîtra un type bizarre qui pose des questions ineptes. Et les soins deviendront aussitôt plus difficiles. Il doit au contraire rechercher les signes de dépression comme autant de conséquences de la douleur lombaire : « Votre douleur est-elle si importante que... vous dormez mal, n’avez plus de goût à rien, vous pensez à mourir, etc. ? » Ce faisant, cet interrogatoire diagnostic devient immédiatement thérapeutique car renforçant, question après question, la ratification de la souffrance. Et tout devient plus facile, le malade se sentant de mieux en mieux compris.
Voici le script de la thérapie du Patient C. que j’ai exposé dans mon livre Les chaussettes trouées (1) et souvent enseigné dans mes séminaires. Comme dans mon livre, je le donne d’abord in extenso, d’une traite, pour qu’on se rende compte de la dynamique globale de l’entretien in vivo, puis dans un deuxième temps, je détaille la nature des techniques employées par le thérapeute au fur et à mesure de la conversation.
I. Le script d’une traite
- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui !
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.
- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie. J’en ai marre, je suis dégoûté, marre de tous. J’ai plus envie de rien. Je voudrais juste dormir sans avoir mal. Notez que, des fois, je me dis que si j’avais été plus ferme avec les enfants quand ils étaient plus jeunes, on n’en serait pas là. Et ma femme qui gueule, elle n’était pas comme ça avant. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis nul. Je n’arrive à rien. Si seulement ce mal au dos me lâchait !
- Th. : Vos douleurs sont terribles, c’est évident, tellement énormes, et personne ne vous comprend, ni votre femme qui vous engueule, ni votre fils qui se drogue, ni votre fille qui s’est mise avec un con, et vous en avez marre, et vous en avez perdu le sommeil et vous n’arrivez plus à travailler. Alors, il faut vous soulager de ces douleurs de toute urgence pour que vous vous sentez mieux, plus confortable enfin, de plus en plus confortable. Et ne vous étonnez pas si, pendant que je vous parle un peu plus lentement, votre respiration change de rythme et que vos paupières se sentent un peu plus lourdes et qu’elles ont envie de se fermer. Voilà, fermées. Reposez-vous. Votre cerveau est immense, a plein de capacités. Il est en train de relâcher les muscles du bas de votre dos qui se sent de plus en plus confortable pendant que de nouvelles idées, sympathiques, lui viennent parce que vous le laissez travailler. Et ces nouvelles idées qu’il a trouvées vont vous venir demain matin, quand vous vous raserez ou à un autre moment de la journée. Ce sont les bonnes idées pour que le bas de votre dos est de plus en plus confortable. Vous savez, le bas de votre dos confortable, et tellement d’autres choses que votre cerveau connaît. Tellement bon de bien dormir, parce que le cerveau a fait son travail et pris les bonnes décisions. Vous n’avez pas besoin de vous en occuper parce qu’il fait son travail très efficacement. Alors, vous pouvez oublier tout ce que vous trouvez bon d’oublier et profiter de cette grande détente. »
II. Le script détaillé
On reprend :
- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui ! Le thérapeute ratifie immédiatement la souffrance de C. et en obtient un premier « oui ».
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.
Le thérapeute renforce la ratification, tout en partant à la recherche des symptômes dépressifs qu’il présente comme des conséquences de la douleur. Le patient se sent encore mieux compris et, sans en faire état, le praticien a son diagnostic.
- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Dominique Megglé Ancien psychiatre des Hôpitaux des Armées, puis en pratique libérale de 1997 à 2018. Cofondateur de la CFHTB, président d’honneur des Instituts Erickson de Normandie et Méditerranée de Toulon-Marseille. Conférencier et formateur, il est l’auteur de plusieurs livres de référence dans le domaine de l’hypnose et des thérapies brèves. Derniers ouvrages parus : Le traumatisme mental, signes, diagnostic, traitement (Satas, Bruxelles, 2021) et Les chaussettes trouées (Satas, Bruxelles, 2023).
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
C’est alors que tout s’éclaire.
Voici l’exemple d’un questionnement qui a une double visée simultanée, diagnostique et thérapeutique, chez un lombalgique chronique. Le plus souvent, bien que tous les examens paracliniques soient normaux, le lombalgique n’aime pas qu’on cherche à le convaincre qu’il est, en réalité, déprimé. Pourtant, pour conduire les soins, le thérapeute doit impérativement repérer les signes de dépression. Alors, il doit le questionner sans éveiller sa méfiance. Il ne doit pas dire : « Est-ce que, par ailleurs, en dehors de cette question du dos, vous ne seriez pas déprimé et peut-être que cela pourrait expliquer votre douleur ? » Il risquerait alors la réplique furieuse trop bien connue : « Mais non, docteur, ce n’est pas dans ma tête mais dans mon dos ! » Le sujet ne se sentira pas compris et le docteur lui paraîtra un type bizarre qui pose des questions ineptes. Et les soins deviendront aussitôt plus difficiles. Il doit au contraire rechercher les signes de dépression comme autant de conséquences de la douleur lombaire : « Votre douleur est-elle si importante que... vous dormez mal, n’avez plus de goût à rien, vous pensez à mourir, etc. ? » Ce faisant, cet interrogatoire diagnostic devient immédiatement thérapeutique car renforçant, question après question, la ratification de la souffrance. Et tout devient plus facile, le malade se sentant de mieux en mieux compris.
Voici le script de la thérapie du Patient C. que j’ai exposé dans mon livre Les chaussettes trouées (1) et souvent enseigné dans mes séminaires. Comme dans mon livre, je le donne d’abord in extenso, d’une traite, pour qu’on se rende compte de la dynamique globale de l’entretien in vivo, puis dans un deuxième temps, je détaille la nature des techniques employées par le thérapeute au fur et à mesure de la conversation.
I. Le script d’une traite
- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui !
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.
- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie. J’en ai marre, je suis dégoûté, marre de tous. J’ai plus envie de rien. Je voudrais juste dormir sans avoir mal. Notez que, des fois, je me dis que si j’avais été plus ferme avec les enfants quand ils étaient plus jeunes, on n’en serait pas là. Et ma femme qui gueule, elle n’était pas comme ça avant. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis nul. Je n’arrive à rien. Si seulement ce mal au dos me lâchait !
- Th. : Vos douleurs sont terribles, c’est évident, tellement énormes, et personne ne vous comprend, ni votre femme qui vous engueule, ni votre fils qui se drogue, ni votre fille qui s’est mise avec un con, et vous en avez marre, et vous en avez perdu le sommeil et vous n’arrivez plus à travailler. Alors, il faut vous soulager de ces douleurs de toute urgence pour que vous vous sentez mieux, plus confortable enfin, de plus en plus confortable. Et ne vous étonnez pas si, pendant que je vous parle un peu plus lentement, votre respiration change de rythme et que vos paupières se sentent un peu plus lourdes et qu’elles ont envie de se fermer. Voilà, fermées. Reposez-vous. Votre cerveau est immense, a plein de capacités. Il est en train de relâcher les muscles du bas de votre dos qui se sent de plus en plus confortable pendant que de nouvelles idées, sympathiques, lui viennent parce que vous le laissez travailler. Et ces nouvelles idées qu’il a trouvées vont vous venir demain matin, quand vous vous raserez ou à un autre moment de la journée. Ce sont les bonnes idées pour que le bas de votre dos est de plus en plus confortable. Vous savez, le bas de votre dos confortable, et tellement d’autres choses que votre cerveau connaît. Tellement bon de bien dormir, parce que le cerveau a fait son travail et pris les bonnes décisions. Vous n’avez pas besoin de vous en occuper parce qu’il fait son travail très efficacement. Alors, vous pouvez oublier tout ce que vous trouvez bon d’oublier et profiter de cette grande détente. »
II. Le script détaillé
On reprend :
- Thérapeute : « Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
- Patient C. : Mon dos, des lombalgies chroniques comme ils disent. Vous avez pas reçu le dossier ? On m’a dit de faire de l’hypnose, mais vous savez, j’y crois pas trop. Je suis cartésien. En attendant, ça fait mal et je suis prêt à tout, même si je crois pas trop à votre truc.
- Th. : Le dos, ça fait très mal, c’est une horreur, on est bloqué, on ne sait plus comment se mettre, et toujours la douleur, la douleur ; lancinant, lancinant, désespérant.
- Patient C. : Oh, oui ! Le thérapeute ratifie immédiatement la souffrance de C. et en obtient un premier « oui ».
- Th. : Il y a longtemps que vous avez ces lombalgies ?
- Patient C. : Ça fait trois ans, et les médecins n’ont rien pu faire.
- Th. : Des douleurs fortes comme ça doivent vous empêcher de dormir, non ?
- Patient C. : Bien sûr. Je me réveille toutes les nuits à 3 heures et je ne peux plus me rendormir.
- Th. : Elles doivent vous empêcher de vous concentrer aussi, non ?
- Patient C. : Évidemment, je n’arrive même pas à me concentrer sur mon boulot. C’est pour ça que je suis en arrêt de travail.
Le thérapeute renforce la ratification, tout en partant à la recherche des symptômes dépressifs qu’il présente comme des conséquences de la douleur. Le patient se sent encore mieux compris et, sans en faire état, le praticien a son diagnostic.
- Th. : Pour la vie de famille, ça ne doit pas être simple ?
- Patient C. : Bien sûr, je suis dans le canapé toute la journée et ils ne comprennent rien. Ma femme m’engueule – notez que ça fait depuis longtemps – et j’en ai marre. Et mon fils, le grand balèze qui ne fout rien et se drogue, facile, ça aussi ? Et ma fille qui s’est mise avec un vrai con, un glandeur de première ! Si seulement, je pouvais bouger, je leur foutrais une de ces roustes ! Et ma femme m’engueule encore parce que je ne fais rien. Comment je pourrais, avec ce dos ! Elle ne comprend rien, et elle comprend pas. D’ailleurs, depuis que j’ai ça, on n’a plus de relations sexuelles. Elle me fait plus envie...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Dominique Megglé Ancien psychiatre des Hôpitaux des Armées, puis en pratique libérale de 1997 à 2018. Cofondateur de la CFHTB, président d’honneur des Instituts Erickson de Normandie et Méditerranée de Toulon-Marseille. Conférencier et formateur, il est l’auteur de plusieurs livres de référence dans le domaine de l’hypnose et des thérapies brèves. Derniers ouvrages parus : Le traumatisme mental, signes, diagnostic, traitement (Satas, Bruxelles, 2021) et Les chaussettes trouées (Satas, Bruxelles, 2023).
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
« VIENS, J’T’EMMÈNE AU VENT… ». LILIANA FODOREAN ET CATHERINE GENTRIC.
Embarquons dans ce voyage du questionnement dans l’hypnose de l’acceptation. Nous avons déjà été équipières : la mer, le golfe de Gascogne, l’Espagne au loin, le voilier, les manoeuvres, l’espoir commun d’arriver à bon port... Avec des vignettes cliniques pour illustrer l’importance de l’acceptation des ressentis émotionnels pour se réassocier et voguer vers la liberté.
« Le curieux paradoxe, c’est que lorsque je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer. » Carl Rogers
La pensée d’Alain Vallée était orientée vers la vie, comme tout bon marin il allait chercher le vent, pour avancer. Son idée en thérapie était de mobiliser le vivant. Il affûtait ses questions pour accueillir l’autre en être humain et non comme un sujet malade réduit à ses symptômes. Construire une relation sécure, être sensible aux résonances de la plainte sur le ressenti du thérapeute qu’il était, tout comme il était sensible aux bruits du vent dans la voile, à son allure pour l’ajuster.
Le questionnement dans l’hypnose de l’acceptation permet-il le changement, la mise en marche ? Abordons dès maintenant le processus de ces questions : elles nous permettront d’avoir accès vite, très vite, au monde du patient, à ses peurs, à ses inhibitions, mais aussi au moindre frémissement qui pourrait donner accès au changement. Toutefois si l’état d’absorption est proposé alors que la nécessité de changer n’est pas établie, que l’objectif n’est pas défini, que le thérapeute n’a pas montré qu’il soutenait la position du patient, le résultat risque d’être modeste. Le questionnement invite le thérapeute et le patient à naviguer ensemble mais sur quelles mers ? Quelle sensation, maintenant, à l’intérieur ? « Tout ce qui se présente à nos sens est parfait, achevé », écrivait Spinoza. Je n’ai aucun pouvoir sur le fonctionnement naturel du corps dans lequel je vis, je suis donc contraint de l’accepter.
Pour Alain Vallée, il était essentiel de présenter une vision pragmatique et cohérente donnant toute sa place à l’intelligence du corps et à une sagesse de la vie et à celle du laisser s’écouler la sensation de l’émotion : pratique minimaliste, nommée « méditation corporelle » ou encore « hypnose de l’acceptation » ou « laisser vivre ». Il est question de questions, alors questionnons-nous !
- Catherine : « Liliana, cette expérience de minimalisme, comment la raconterais-tu maintenant ?
- Liliana : Une des questions centrales dans l’hypnose de l’acceptation est : “ça se passe où, maintenant à l’intérieur ?” Cela met d’emblée le corps au centre de la relation thérapeutique et quoi de mieux que ces sensations pour induire une transe d’hypnose ? » Afin de créer la nécessité du changement, Alain Vallée demandait : « Imaginez que votre problème se poursuit et se renforce à chaque fois, qu’allez-vous devenir ? » Il ne s’agit pas de bousculer le patient mais de verbaliser le fantasme existant dans son imaginaire (la flèche du pire) : « Si cela se poursuit, quelle est la pire chose qui peut vous arriver ? » Autre exemple : « Quand vous voyez cette personne que vous allez devenir (enfermée seule chez elle, une poubelle de la société) là, dans ma main, comme sur un écran, qu’est-ce que ça fait maintenant à l’intérieur ? ». Ou encore : « Et sur une échelle de 1 à 10, l’intensité de cette sensation est à combien maintenant ? » La tension est maximale, la nécessité de changer est une évidence ! L’alliance est renforcée par la création d’un mandat : « Est-ce que je peux comprendre qu’une fois cette sensation désagréable apaisée ce sera, dans un premier temps, un grand pas pour vous ? Sans oublier ce qui vous amène, bien sûr. » Ou : « Est-ce que le problème serait le même s’il n’y avait pas cette sensation ? » L’objectif de la séance est maintenant de tenir compte de cette sensation désagréable contre laquelle nous avons tendance à lutter. Une patiente adressée par le médecin de la consultation douleur pour un syndrome d’intestin irritable. Son mari s’est pendu dans un contexte d’échec professionnel et d’alcoolisme.
Première consultation
- Patiente : « Je me sens coupable.
- Thérapeute : C’est où dans le corps, maintenant ?
- P. : Dans la poitrine comme un poignard.
- Th. : Pouvez-vous l’observer comme un objet curieux sans tenter de vous en débarrasser ? En toute sécurité comme si une partie de vous est à côté et observe...
Puis l’accompagnement hypnotique...
- Th. : Quelle sensation, maintenant à l’intérieur ?... » Sans verbe pour rester dans l’absorption et supprimer toute velléité inconsciente d’intervenir. Progressivement le poignard change de forme, de poids, de température, se déplace au niveau de la tête et des épaules, c’est un peu plus facile, plus léger.
Séance suivante.
La patiente décrit avec surprise la nette diminution du sentiment de culpabilité, mais il reste l’image traumatique de l’avoir trouvé dans le garage. C’est alors que je propose l’EMDR qui permet de transformer la pensée traumatique : « est-ce de ma faute ? » en « je n’y peux rien, c’est le destin ».
Troisième et dernier entretien.
Elle va mieux, les cauchemars ont disparu et les douleurs d’intestin irritable ont nettement diminué. Cette prise en charge « minimaliste » permet de réparer aussi ce qui traverse le temps, l’émotion cristallisée dans le passé et projetée dans l’avenir. Autre patiente pour laquelle l’hypnose de l’acceptation a permis la résolution de sa plainte en trois séances. Devant le groupe ou face à l’autorité (sa directrice), elle perd tous ses moyens : un état de figement s’installe, comme une paralysie mentale allant jusqu’à l’incapacité de parler. Elle a une histoire de père autoritaire et des conflits avec ses soeurs.
- Th. : « Quand vous évoquez cette situation, c’est où maintenant dans le corps ?
- P. : Ici dans la poitrine.
- Th. : Combien sur une échelle de 0 à 10 ?
- P. : 8. - Th. : Si on arrivait déjà à calmer cette sensation, est-ce que cela serait plus facile pour vous ?
Lors de l’entretien suivant, elle décrit une situation concrète avec la directrice. En reprenant le questionnement de l’hypnose de l’acceptation, avec lequel elle est maintenant familiarisée, et après avoir obtenu l’équilibre, nous allons faire un pont avec toutes les situations de rejets vécues dans sa vie passée et future.
- Th. : « Pendant que votre attention reste en contact avec cette sensation d’apaisement dans la poitrine, pourriez-vous faire venir le film de chaque moment de rejet ressenti dans le passé, qu’il y ait un lien avec le problème ou non ? Si une agitation arrive, contentez-vous de l’observer respectueusement, de laisser vivre, comme vous savez déjà le faire...
- Th. : Laissez venir maintenant la remémoration de chaque peur et tout ce qui pourrait se produire dans votre futur, en lien avec le problème ou pas. » Au dernier entretien elle raconte comment elle a défendu sa place auprès de la directrice, et nous avons ancré en hypnose la sensation d’apaisement. Une patiente souffrant d’acouphène et d’hyperacousie (la prise en charge stagne). Elle décrit une peur panique de son prochain rendez-vous chez le dentiste car les bruits seront insupportables, elle craint de lourdes conséquences (majoration des acouphènes pendant des mois). En hypnose elle voit la salle d’attente du dentiste.
- Th. : « Quelle sensation à l’intérieur, maintenant ?
- P. : Une boule qui serre la gorge. » Nous l’observons tranquillement jusqu’à sa disparition. Une autre boule de calme se présente à l’intérieur de laquelle elle s’installe pour observer la séance de soin dentaire. Cette expérience de compétence lui a permis de changer de position face à la souffrance produite par les acouphènes et de sortir de la plainte.
- Liliana : « Catherine, comment le questionnement de l’hypnose de l’acceptation peut-il être utile pour créer la sécurité ? En quoi l’évaluation de cette sécurité dans la relation thérapeutique te semble-t-elle nécessaire ?
- Catherine : Nous embarquons ensemble. La sécurité vaut pour le patient et aussi pour le soignant (le gilet de sauvetage). Tout comme nous ne sommes pas prêts à prendre la mer avec n’importe qui, le patient a, de mon point de vue, besoin de savoir à qui il a affaire et le thérapeute également. À la première rencontre, ma question est simple : “êtes-vous d’accord pour que nous fassions connaissance ?” Je décris alors mon parcours professionnel. Beaucoup de personnes qui viennent nous voir ont un passé de troubles de l’attachement, de carences, de troubles dissociatifs, conséquences d’accidents de vie, elles peuvent être des handicapées de la relation, il suffit quelquefois d’une seule rencontre de type hypnotique pour introjecter un lien de sécurité ou plusieurs. Il peut arriver que l’autonomie ne soit jamais obtenue, nous dit Alain Vallée : “Toute intervention, par exemple de mise en protection, ne peut avoir d’autres visées que de changer les possibles de l’avenir, jamais l’actuel ne se conjugue avec le passé.” »
Nous mettons les voiles ! Mais nous sommes contraints de tenir compte de la météo. Skipper et équipier vont essayer de trouver l’harmonie pour que cela avance, sceller l’alliance thérapeutique, cette sécurité. Cette alliance va passer par les questions adaptées pour obtenir une description de la situation, cette description comprend la ratification puis la mise en tension, la nécessité de changement, l’objectif et le mandat, comme tu viens de le décrire. Swami Prajnanpad exprime que si l’émotion diminue l’homme, le sentiment l’augmente. Le sentiment s’accompagne de la conscience d’agentivité (le sentiment d’être à la hauteur de ses propres actions), elle correspond à la perception de soi comme source de l’initiative, comme acteur du monde et non comme simples spectateurs des événements.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr LILIANA FODOREAN
Médecin hypnothérapeute. Enseignante en hypnose médicale à ARePTA-Institut Milton Erichson Nantes, au diplôme universitaire hypnose thérapeutique de la Faculté de Nantes.
CATHERINE GENTRIC
Infirmière au CHU de Nantes (service psychiatrie, pédopsychiatrie, urgences), puis psychologue clinicienne. Formée à l’ARePTA en hypnose thérapeutique, thérapies brèves, ainsi que thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives. Certifiée EMDR (formation avec David Servan-Schreiber). A exercé au CHU de Nantes, aux urgences médico-légales. En activité libérale à Pornic (Loire-Atlantique) actuellement.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
« Le curieux paradoxe, c’est que lorsque je m’accepte tel que je suis, alors je peux changer. » Carl Rogers
La pensée d’Alain Vallée était orientée vers la vie, comme tout bon marin il allait chercher le vent, pour avancer. Son idée en thérapie était de mobiliser le vivant. Il affûtait ses questions pour accueillir l’autre en être humain et non comme un sujet malade réduit à ses symptômes. Construire une relation sécure, être sensible aux résonances de la plainte sur le ressenti du thérapeute qu’il était, tout comme il était sensible aux bruits du vent dans la voile, à son allure pour l’ajuster.
Le questionnement dans l’hypnose de l’acceptation permet-il le changement, la mise en marche ? Abordons dès maintenant le processus de ces questions : elles nous permettront d’avoir accès vite, très vite, au monde du patient, à ses peurs, à ses inhibitions, mais aussi au moindre frémissement qui pourrait donner accès au changement. Toutefois si l’état d’absorption est proposé alors que la nécessité de changer n’est pas établie, que l’objectif n’est pas défini, que le thérapeute n’a pas montré qu’il soutenait la position du patient, le résultat risque d’être modeste. Le questionnement invite le thérapeute et le patient à naviguer ensemble mais sur quelles mers ? Quelle sensation, maintenant, à l’intérieur ? « Tout ce qui se présente à nos sens est parfait, achevé », écrivait Spinoza. Je n’ai aucun pouvoir sur le fonctionnement naturel du corps dans lequel je vis, je suis donc contraint de l’accepter.
Pour Alain Vallée, il était essentiel de présenter une vision pragmatique et cohérente donnant toute sa place à l’intelligence du corps et à une sagesse de la vie et à celle du laisser s’écouler la sensation de l’émotion : pratique minimaliste, nommée « méditation corporelle » ou encore « hypnose de l’acceptation » ou « laisser vivre ». Il est question de questions, alors questionnons-nous !
- Catherine : « Liliana, cette expérience de minimalisme, comment la raconterais-tu maintenant ?
- Liliana : Une des questions centrales dans l’hypnose de l’acceptation est : “ça se passe où, maintenant à l’intérieur ?” Cela met d’emblée le corps au centre de la relation thérapeutique et quoi de mieux que ces sensations pour induire une transe d’hypnose ? » Afin de créer la nécessité du changement, Alain Vallée demandait : « Imaginez que votre problème se poursuit et se renforce à chaque fois, qu’allez-vous devenir ? » Il ne s’agit pas de bousculer le patient mais de verbaliser le fantasme existant dans son imaginaire (la flèche du pire) : « Si cela se poursuit, quelle est la pire chose qui peut vous arriver ? » Autre exemple : « Quand vous voyez cette personne que vous allez devenir (enfermée seule chez elle, une poubelle de la société) là, dans ma main, comme sur un écran, qu’est-ce que ça fait maintenant à l’intérieur ? ». Ou encore : « Et sur une échelle de 1 à 10, l’intensité de cette sensation est à combien maintenant ? » La tension est maximale, la nécessité de changer est une évidence ! L’alliance est renforcée par la création d’un mandat : « Est-ce que je peux comprendre qu’une fois cette sensation désagréable apaisée ce sera, dans un premier temps, un grand pas pour vous ? Sans oublier ce qui vous amène, bien sûr. » Ou : « Est-ce que le problème serait le même s’il n’y avait pas cette sensation ? » L’objectif de la séance est maintenant de tenir compte de cette sensation désagréable contre laquelle nous avons tendance à lutter. Une patiente adressée par le médecin de la consultation douleur pour un syndrome d’intestin irritable. Son mari s’est pendu dans un contexte d’échec professionnel et d’alcoolisme.
Première consultation
- Patiente : « Je me sens coupable.
- Thérapeute : C’est où dans le corps, maintenant ?
- P. : Dans la poitrine comme un poignard.
- Th. : Pouvez-vous l’observer comme un objet curieux sans tenter de vous en débarrasser ? En toute sécurité comme si une partie de vous est à côté et observe...
Puis l’accompagnement hypnotique...
- Th. : Quelle sensation, maintenant à l’intérieur ?... » Sans verbe pour rester dans l’absorption et supprimer toute velléité inconsciente d’intervenir. Progressivement le poignard change de forme, de poids, de température, se déplace au niveau de la tête et des épaules, c’est un peu plus facile, plus léger.
Séance suivante.
La patiente décrit avec surprise la nette diminution du sentiment de culpabilité, mais il reste l’image traumatique de l’avoir trouvé dans le garage. C’est alors que je propose l’EMDR qui permet de transformer la pensée traumatique : « est-ce de ma faute ? » en « je n’y peux rien, c’est le destin ».
Troisième et dernier entretien.
Elle va mieux, les cauchemars ont disparu et les douleurs d’intestin irritable ont nettement diminué. Cette prise en charge « minimaliste » permet de réparer aussi ce qui traverse le temps, l’émotion cristallisée dans le passé et projetée dans l’avenir. Autre patiente pour laquelle l’hypnose de l’acceptation a permis la résolution de sa plainte en trois séances. Devant le groupe ou face à l’autorité (sa directrice), elle perd tous ses moyens : un état de figement s’installe, comme une paralysie mentale allant jusqu’à l’incapacité de parler. Elle a une histoire de père autoritaire et des conflits avec ses soeurs.
- Th. : « Quand vous évoquez cette situation, c’est où maintenant dans le corps ?
- P. : Ici dans la poitrine.
- Th. : Combien sur une échelle de 0 à 10 ?
- P. : 8. - Th. : Si on arrivait déjà à calmer cette sensation, est-ce que cela serait plus facile pour vous ?
Lors de l’entretien suivant, elle décrit une situation concrète avec la directrice. En reprenant le questionnement de l’hypnose de l’acceptation, avec lequel elle est maintenant familiarisée, et après avoir obtenu l’équilibre, nous allons faire un pont avec toutes les situations de rejets vécues dans sa vie passée et future.
- Th. : « Pendant que votre attention reste en contact avec cette sensation d’apaisement dans la poitrine, pourriez-vous faire venir le film de chaque moment de rejet ressenti dans le passé, qu’il y ait un lien avec le problème ou non ? Si une agitation arrive, contentez-vous de l’observer respectueusement, de laisser vivre, comme vous savez déjà le faire...
- Th. : Laissez venir maintenant la remémoration de chaque peur et tout ce qui pourrait se produire dans votre futur, en lien avec le problème ou pas. » Au dernier entretien elle raconte comment elle a défendu sa place auprès de la directrice, et nous avons ancré en hypnose la sensation d’apaisement. Une patiente souffrant d’acouphène et d’hyperacousie (la prise en charge stagne). Elle décrit une peur panique de son prochain rendez-vous chez le dentiste car les bruits seront insupportables, elle craint de lourdes conséquences (majoration des acouphènes pendant des mois). En hypnose elle voit la salle d’attente du dentiste.
- Th. : « Quelle sensation à l’intérieur, maintenant ?
- P. : Une boule qui serre la gorge. » Nous l’observons tranquillement jusqu’à sa disparition. Une autre boule de calme se présente à l’intérieur de laquelle elle s’installe pour observer la séance de soin dentaire. Cette expérience de compétence lui a permis de changer de position face à la souffrance produite par les acouphènes et de sortir de la plainte.
- Liliana : « Catherine, comment le questionnement de l’hypnose de l’acceptation peut-il être utile pour créer la sécurité ? En quoi l’évaluation de cette sécurité dans la relation thérapeutique te semble-t-elle nécessaire ?
- Catherine : Nous embarquons ensemble. La sécurité vaut pour le patient et aussi pour le soignant (le gilet de sauvetage). Tout comme nous ne sommes pas prêts à prendre la mer avec n’importe qui, le patient a, de mon point de vue, besoin de savoir à qui il a affaire et le thérapeute également. À la première rencontre, ma question est simple : “êtes-vous d’accord pour que nous fassions connaissance ?” Je décris alors mon parcours professionnel. Beaucoup de personnes qui viennent nous voir ont un passé de troubles de l’attachement, de carences, de troubles dissociatifs, conséquences d’accidents de vie, elles peuvent être des handicapées de la relation, il suffit quelquefois d’une seule rencontre de type hypnotique pour introjecter un lien de sécurité ou plusieurs. Il peut arriver que l’autonomie ne soit jamais obtenue, nous dit Alain Vallée : “Toute intervention, par exemple de mise en protection, ne peut avoir d’autres visées que de changer les possibles de l’avenir, jamais l’actuel ne se conjugue avec le passé.” »
Nous mettons les voiles ! Mais nous sommes contraints de tenir compte de la météo. Skipper et équipier vont essayer de trouver l’harmonie pour que cela avance, sceller l’alliance thérapeutique, cette sécurité. Cette alliance va passer par les questions adaptées pour obtenir une description de la situation, cette description comprend la ratification puis la mise en tension, la nécessité de changement, l’objectif et le mandat, comme tu viens de le décrire. Swami Prajnanpad exprime que si l’émotion diminue l’homme, le sentiment l’augmente. Le sentiment s’accompagne de la conscience d’agentivité (le sentiment d’être à la hauteur de ses propres actions), elle correspond à la perception de soi comme source de l’initiative, comme acteur du monde et non comme simples spectateurs des événements.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr LILIANA FODOREAN
Médecin hypnothérapeute. Enseignante en hypnose médicale à ARePTA-Institut Milton Erichson Nantes, au diplôme universitaire hypnose thérapeutique de la Faculté de Nantes.
CATHERINE GENTRIC
Infirmière au CHU de Nantes (service psychiatrie, pédopsychiatrie, urgences), puis psychologue clinicienne. Formée à l’ARePTA en hypnose thérapeutique, thérapies brèves, ainsi que thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives. Certifiée EMDR (formation avec David Servan-Schreiber). A exercé au CHU de Nantes, aux urgences médico-légales. En activité libérale à Pornic (Loire-Atlantique) actuellement.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
ARNAUD ZEMAN.
« Lorsque le patient est pris dans l’espace problème, il se dissocie et ne perçoit plus ses ressources », nous dit ici l’auteur. Tout l’enjeu pour le thérapeute sera alors de faire entrevoir au patient l’espace solutions, où il pourra renouer avec ses ressources. La stratégie consiste à le réassocier dans la relation et l’installer dans une nouvelle vision de lui-même, en usant de formules leviers comme « si je vous comprends bien... » et le « malgré tout... ».
En thérapies brèves systémiques, on distingue deux ensembles, ou deux groupes, que l’on appelle également « espaces » : l’espace problème et l’espace solutions. Les deux espaces peuvent être conçus comme n’ayant que très peu de lien ou de surface en commun. Il est possible également de percevoir ces deux espaces comme étant structurés par deux logiques différentes. Afin de préciser de quelle logique il est question, il est possible de distinguer l’espace problème comme étant structuré par des processus de type dissociatif où le sujet ne parvient plus à se réassocier, où il est entièrement capté par le problème et ne parvient pas à s’en dégager. Ce que nous enseigne le travail de Julien Betbèze, c’est que, le plus souvent, le sujet lutte contre le problème, mais comme il le perçoit comme constitutif de son identité, le sujet en vient à lutter contre lui-même :
1. lutte contre ses ressentis sensoriels en rapport avec le problème ;
2. lutte par la pensée sous forme de ruminations ;
3. lutte par les actions sous la forme de gestes automatiques qu’il ne reconnaît pas comme son initiative propre.
Le plus souvent, cette lutte épuise le sujet, et il finit par se sentir seul au monde, isolé par les effets du problème dans sa vie, il a le sentiment de faire l’expérience d’une vie où personne ne le comprend, ou bien celle d’une vie où personne ne parvient à le rejoindre.
L’autre espace est caractérisé par une tout autre logique. Cet espace est structuré par des processus de dés-association et de réassociation. Dans les moments de dés-association, le sujet parvient à mobiliser ses ressources relationnelles, afin de surmonter les problèmes qu’il rencontre. Pour y parvenir, se met en place un processus plus ou moins volontaire : le sujet puise dans ses expériences passées (comme des apprentissages, par exemple) et trouve analogiquement une manière constructive de surmonter le problème. Lorsque la situation est bloquée, il perçoit qu’il peut mobiliser un tiers dans son environnement proche (tiers soutien) ou un tiers internalisé (tiers sécure, par exemple) afin de la débloquer.
La force de cette conception est de ne pas confondre ce qui relève du problème de ce qui relève des solutions. Cela constitue alors un levier, comme un pied-de-biche, qui parviendrait à soulever le lourd fardeau que constitue le problème afin de percevoir, en dessous, certaines exceptions à ce problème, qui constituent l’espace solutions. En cela, toutes les approches des thérapies brèves sont orientées vers les solutions, y compris les approches stratégiques et narratives. Concrètement, en thérapie, le thérapeute peut poser des questions sur ces deux espaces distincts, en sachant dans quel espace il se situe et s’oriente.
Les questions sur l’espace problème sont connues :
- Quel est le problème ?
- Depuis quand est-il apparu ?
- Comment se manifeste-t-il ? etc. Il est d’ailleurs conseillé d’explorer l’espace problème avant de passer à l’espace solutions de manière à ce que le patient se sente compris et entendu. On prend donc soin de délimiter le territoire du problème ou de la plainte, d’en repérer les frontières et de restituer les différents thèmes qu’a pu exprimer le sujet en introduisant la question par une formule introductive comme « si je comprends bien... ». Dans un second temps, les questions vont porter sur l’espace solutions (que l’on peut appeler « espace ressources » également), en utilisant un articulateur, ce puissant levier, mis en évidence par Alain Vallée, qui est le « malgré tout ».
Cela donne : « sans oublier ce qui vous amène et l’ensemble des problèmes que vous avez décrit, malgré tout... »
- Comment parvenez-vous à faire face ?
- Quelles sont les situations actuelles qui se passent bien, même minimes ?
- Quelles sont les choses qui fonctionnent encore ? Par exemple, dans une séance de thérapie, un père de famille séparé de sa femme explique qu’il n’a plus goût à rien, qu’il déprime et qu’il ne sait plus quoi faire. Voici le dialogue qui s’amorce :
- Thérapeute : « Sans oublier les difficultés que vous me décrivez, quelles sont les petites choses que vous parvenez à faire, malgré tout ?
- Patient : Parfois je me force, j’arrive à me mettre à faire à manger pour mes enfants quand ils sont chez moi.
- Th. : Pouvez-vous me décrire ce moment ? » Dans les approches orientées solutions, le thérapeute va chercher à poser majoritairement des questions sur l’espace solutions, l’espace dans lequel il existe des exceptions au problème que le patient traverse. Toutefois, une question du thérapeute dans l’espace solutions peut obtenir une réponse du patient dans l’espace problème.
- Th. : « Pouvez-vous me décrire ce moment d’exception (question du thérapeute sur l’espace solutions) ?
- P. : Je crois que ça va être difficile, tant je souffre actuellement de cette séparation (réponse du patient dans l’espace problème) ? L’enjeu est de ne pas se décourager, de bien percevoir où se situe la réponse et de reprendre tranquillement :
- Th. : Je comprends que la séparation soit particulièrement difficile pour vous. Si vous me le permettez, je serais toutefois très intéressé d’apprendre ce qui se passe quand vous êtes dans ce moment d’exception ? » Cette distinction des deux espaces, l’un ressource, l’autre problème, suppose de définir ce que l’on entend par le terme de « ressource ». En effet, qu’est-ce qu’une ressource ? La ressource est une expérience vécue du sujet telle qu’elle a contribué à construire la vie du sujet. Cette construction s’est nécessairement faite à partir de la relation. Il en est ainsi dans la transmission et dans les apprentissages, par exemple. Cette démarche peut être illustrée par le travail avec un patient de 45 ans qui est avocat et qui souffre d’un fort sentiment de manque de légitimité. Il est en arrêt maladie depuis plusieurs mois pour « burn-out » et il cherche à reprendre le travail sans retomber dans les travers du passé.
- P. : « J’ai des envies de reprendre le travail. Mais je me demande si c’est pour les bonnes raisons. Est-ce que ce ne serait pas parce que je m’ennuie ? Je me demande aussi si reprendre le travail est une bonne idée. Je me demande comment je le vivrais si ça devait ne pas bien se passer et que ce soit comme avant. Et il y a aussi la question de la légitimité : j’ai le sentiment de ne jamais me sentir légitime depuis que j’ai commencé mon travail d’avocat.
- Th. : Pouvez-vous m’en dire davantage sur la légitimité ? Cette question est intentionnellement orientée dans l’espace problème afin de rejoindre le patient dans sa perception singulière de la légitimité et également sur un registre affectif d’exploration personnelle de son expérience d’absence de légitimité.
- P. : Depuis que j’ai commencé mon métier d’avocat, j’ai le sentiment qu’il y a eu une course à la légitimité chez moi. Lors de ma première année d’exercice d’avocat, je ne me sentais pas légitime. Je n’ai pas fait des études de droit. J’avais fait Sciences Po et j’avais le sentiment d’avoir des lacunes. Ce sentiment est resté très longtemps. J’avais l’impression que les autres savaient et que, moi, je manquais de connaissances. Lorsque les gens me disaient que tout allait bien, lorsqu’on m’envoyait des signaux positifs de validation, je ne les entendais pas.
- Th. : Dites-moi si je me trompe : à vous entendre, vous semblez être dans la situation de quelqu’un qui aurait dû se sentir légitime, qui a fait tout pour l’être, qui a travaillé, qui a obtenu des résultats dans son travail, qui a été reconnu par ses pairs qui ont envoyé des signaux positifs de validation. Mais cette légitimité n’est jamais venue. Je me demandais simplement si cette légitimité ne vous aurait pas été confisquée ? »
Pour introduire cette question, le choix est fait de reprendre les thèmes évoqués par le patient et utiliser ses propres mots. La question repose sur l’intuition du thérapeute selon laquelle le patient se compare toujours à quelqu’un, une personne qu’il estime être plus compétente que lui, au-dessus de lui. Il s’agit d’une intuition ou d’une piste que le thérapeute explore à partir de sa propre expérience. La qualité de cette piste va dépendre, et dépendra toujours, de la réponse du patient. Autrement dit, lorsque le thérapeute est traversé par une intuition, l’important est de vérifier si elle déploie quelque chose chez le patient ou pas. Si ce n’est pas le cas, on peut tout aussi bien repartir sur un questionnement classique.
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ARNAUD ZEMAN Psychologue clinicien. Psychologue en libéral. Psychologue en ITEP (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique). Formateur en hypnose ericksonienne à l’Institut Milton Erickson de Nantes (ARePTA), à la Faculté de Psychologie de Nantes et au DU d’Hypnose. Superviseur.
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08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
En thérapies brèves systémiques, on distingue deux ensembles, ou deux groupes, que l’on appelle également « espaces » : l’espace problème et l’espace solutions. Les deux espaces peuvent être conçus comme n’ayant que très peu de lien ou de surface en commun. Il est possible également de percevoir ces deux espaces comme étant structurés par deux logiques différentes. Afin de préciser de quelle logique il est question, il est possible de distinguer l’espace problème comme étant structuré par des processus de type dissociatif où le sujet ne parvient plus à se réassocier, où il est entièrement capté par le problème et ne parvient pas à s’en dégager. Ce que nous enseigne le travail de Julien Betbèze, c’est que, le plus souvent, le sujet lutte contre le problème, mais comme il le perçoit comme constitutif de son identité, le sujet en vient à lutter contre lui-même :
1. lutte contre ses ressentis sensoriels en rapport avec le problème ;
2. lutte par la pensée sous forme de ruminations ;
3. lutte par les actions sous la forme de gestes automatiques qu’il ne reconnaît pas comme son initiative propre.
Le plus souvent, cette lutte épuise le sujet, et il finit par se sentir seul au monde, isolé par les effets du problème dans sa vie, il a le sentiment de faire l’expérience d’une vie où personne ne le comprend, ou bien celle d’une vie où personne ne parvient à le rejoindre.
L’autre espace est caractérisé par une tout autre logique. Cet espace est structuré par des processus de dés-association et de réassociation. Dans les moments de dés-association, le sujet parvient à mobiliser ses ressources relationnelles, afin de surmonter les problèmes qu’il rencontre. Pour y parvenir, se met en place un processus plus ou moins volontaire : le sujet puise dans ses expériences passées (comme des apprentissages, par exemple) et trouve analogiquement une manière constructive de surmonter le problème. Lorsque la situation est bloquée, il perçoit qu’il peut mobiliser un tiers dans son environnement proche (tiers soutien) ou un tiers internalisé (tiers sécure, par exemple) afin de la débloquer.
La force de cette conception est de ne pas confondre ce qui relève du problème de ce qui relève des solutions. Cela constitue alors un levier, comme un pied-de-biche, qui parviendrait à soulever le lourd fardeau que constitue le problème afin de percevoir, en dessous, certaines exceptions à ce problème, qui constituent l’espace solutions. En cela, toutes les approches des thérapies brèves sont orientées vers les solutions, y compris les approches stratégiques et narratives. Concrètement, en thérapie, le thérapeute peut poser des questions sur ces deux espaces distincts, en sachant dans quel espace il se situe et s’oriente.
Les questions sur l’espace problème sont connues :
- Quel est le problème ?
- Depuis quand est-il apparu ?
- Comment se manifeste-t-il ? etc. Il est d’ailleurs conseillé d’explorer l’espace problème avant de passer à l’espace solutions de manière à ce que le patient se sente compris et entendu. On prend donc soin de délimiter le territoire du problème ou de la plainte, d’en repérer les frontières et de restituer les différents thèmes qu’a pu exprimer le sujet en introduisant la question par une formule introductive comme « si je comprends bien... ». Dans un second temps, les questions vont porter sur l’espace solutions (que l’on peut appeler « espace ressources » également), en utilisant un articulateur, ce puissant levier, mis en évidence par Alain Vallée, qui est le « malgré tout ».
Cela donne : « sans oublier ce qui vous amène et l’ensemble des problèmes que vous avez décrit, malgré tout... »
- Comment parvenez-vous à faire face ?
- Quelles sont les situations actuelles qui se passent bien, même minimes ?
- Quelles sont les choses qui fonctionnent encore ? Par exemple, dans une séance de thérapie, un père de famille séparé de sa femme explique qu’il n’a plus goût à rien, qu’il déprime et qu’il ne sait plus quoi faire. Voici le dialogue qui s’amorce :
- Thérapeute : « Sans oublier les difficultés que vous me décrivez, quelles sont les petites choses que vous parvenez à faire, malgré tout ?
- Patient : Parfois je me force, j’arrive à me mettre à faire à manger pour mes enfants quand ils sont chez moi.
- Th. : Pouvez-vous me décrire ce moment ? » Dans les approches orientées solutions, le thérapeute va chercher à poser majoritairement des questions sur l’espace solutions, l’espace dans lequel il existe des exceptions au problème que le patient traverse. Toutefois, une question du thérapeute dans l’espace solutions peut obtenir une réponse du patient dans l’espace problème.
- Th. : « Pouvez-vous me décrire ce moment d’exception (question du thérapeute sur l’espace solutions) ?
- P. : Je crois que ça va être difficile, tant je souffre actuellement de cette séparation (réponse du patient dans l’espace problème) ? L’enjeu est de ne pas se décourager, de bien percevoir où se situe la réponse et de reprendre tranquillement :
- Th. : Je comprends que la séparation soit particulièrement difficile pour vous. Si vous me le permettez, je serais toutefois très intéressé d’apprendre ce qui se passe quand vous êtes dans ce moment d’exception ? » Cette distinction des deux espaces, l’un ressource, l’autre problème, suppose de définir ce que l’on entend par le terme de « ressource ». En effet, qu’est-ce qu’une ressource ? La ressource est une expérience vécue du sujet telle qu’elle a contribué à construire la vie du sujet. Cette construction s’est nécessairement faite à partir de la relation. Il en est ainsi dans la transmission et dans les apprentissages, par exemple. Cette démarche peut être illustrée par le travail avec un patient de 45 ans qui est avocat et qui souffre d’un fort sentiment de manque de légitimité. Il est en arrêt maladie depuis plusieurs mois pour « burn-out » et il cherche à reprendre le travail sans retomber dans les travers du passé.
- P. : « J’ai des envies de reprendre le travail. Mais je me demande si c’est pour les bonnes raisons. Est-ce que ce ne serait pas parce que je m’ennuie ? Je me demande aussi si reprendre le travail est une bonne idée. Je me demande comment je le vivrais si ça devait ne pas bien se passer et que ce soit comme avant. Et il y a aussi la question de la légitimité : j’ai le sentiment de ne jamais me sentir légitime depuis que j’ai commencé mon travail d’avocat.
- Th. : Pouvez-vous m’en dire davantage sur la légitimité ? Cette question est intentionnellement orientée dans l’espace problème afin de rejoindre le patient dans sa perception singulière de la légitimité et également sur un registre affectif d’exploration personnelle de son expérience d’absence de légitimité.
- P. : Depuis que j’ai commencé mon métier d’avocat, j’ai le sentiment qu’il y a eu une course à la légitimité chez moi. Lors de ma première année d’exercice d’avocat, je ne me sentais pas légitime. Je n’ai pas fait des études de droit. J’avais fait Sciences Po et j’avais le sentiment d’avoir des lacunes. Ce sentiment est resté très longtemps. J’avais l’impression que les autres savaient et que, moi, je manquais de connaissances. Lorsque les gens me disaient que tout allait bien, lorsqu’on m’envoyait des signaux positifs de validation, je ne les entendais pas.
- Th. : Dites-moi si je me trompe : à vous entendre, vous semblez être dans la situation de quelqu’un qui aurait dû se sentir légitime, qui a fait tout pour l’être, qui a travaillé, qui a obtenu des résultats dans son travail, qui a été reconnu par ses pairs qui ont envoyé des signaux positifs de validation. Mais cette légitimité n’est jamais venue. Je me demandais simplement si cette légitimité ne vous aurait pas été confisquée ? »
Pour introduire cette question, le choix est fait de reprendre les thèmes évoqués par le patient et utiliser ses propres mots. La question repose sur l’intuition du thérapeute selon laquelle le patient se compare toujours à quelqu’un, une personne qu’il estime être plus compétente que lui, au-dessus de lui. Il s’agit d’une intuition ou d’une piste que le thérapeute explore à partir de sa propre expérience. La qualité de cette piste va dépendre, et dépendra toujours, de la réponse du patient. Autrement dit, lorsque le thérapeute est traversé par une intuition, l’important est de vérifier si elle déploie quelque chose chez le patient ou pas. Si ce n’est pas le cas, on peut tout aussi bien repartir sur un questionnement classique.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
ARNAUD ZEMAN Psychologue clinicien. Psychologue en libéral. Psychologue en ITEP (Institut thérapeutique, éducatif et pédagogique). Formateur en hypnose ericksonienne à l’Institut Milton Erickson de Nantes (ARePTA), à la Faculté de Psychologie de Nantes et au DU d’Hypnose. Superviseur.
Commandez le HS 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
«Il nous faudrait un miracle». Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
SPÉCIFICITÉS DU QUESTIONNEMENT NARRATIF DANS LA QUESTION MIRACLE. Dr Emmanuel MALPHETTES.
Comment sortir Benoît, patient au parcours clinique complexe et douloureux, de son vide relationnel, de cette impuissance à partager la moindre des émotions ? En créant la bonne alliance thérapeutique, en décelant une forte quête relationnelle derrière un rempart d’agressivité. Et là, petit « miracle » surgi au fil du questionnement, un chien va faire lien...
Quel imbécile ! Pourquoi lire son dossier avant de le voir ? A seulement 32 ans, Benoît a déjà beaucoup plus d’expérience que moi dans le soin : des suivis multiples débutés dès le primaire et de nombreuses hospitalisations en pédiatrie, pédopsychiatrie puis psychiatrie. Les rencontres avortées sont décrites méticuleusement : « Sortie contre avis médical... nombreux suivis depuis le primaire... résistant... insatisfait quant à la prise en charge proposée... » Ainsi que les répétitions de comportements devenues des réactions réflexes qui vont finir par résumer la personne : « Trouble dépressif récurrent... personnalité passive agressive... trouble obsessionnel compulsif et phobie sociale... trouble de stress post-traumatique... borderline... dépressivité... » Le terme de psychose a même été un temps évoqué. Lui voulait plutôt être reconnu comme TDHA ou Asperger mais les centres experts ont refusé ces diagnostics. Cette énième rencontre inaboutie occasionne une nouvelle hospitalisation en clinique s’achevant sur un « insatisfait quant à la prise en charge proposée ». Chacun continuant ainsi à naviguer entre vécu d’incompréhension, sentiment d’impuissance et de disqualification.
Je le rencontre pour la première fois suite à cette sortie. Acteurs de cette conversation thérapeutique :
- P. : la personne communément appelée « patient ».
- Th. : la personne communément appelée « thérapeute ».
- P. : « Je viens vous voir car je ne peux plus aller voir mon psychiatre. Il est trop loin de mon domicile et il m’a dit que j’avais besoin d’un suivi beaucoup plus intensif à l’hôpital que ce qu’il pouvait me proposer. Le poids des médicaments sur son ordonnance contraste de façon assez surprenante avec sa vivacité.
- P. : Mon père est décédé en 2001... Avec l’aide d’une psychologue j’ai compris que je devais aller mal pour garder sa mémoire car sinon tout le monde s’en foutait de sa mort... Puis j’ai été harcelé au collège... Maintenant ma mère prend ses distances car elle se sent agressée par mes idées suicidaires et mes tentatives de suicide... » Je sens un contraste entre la grande détresse exprimée et celle que je ressens dans son corps et dans mon corps. Peut-être une lutte ancienne contre les ressentis, une des nombreuses définitions de la dissociation. Je cherche donc une expérience sécure : une relation capable d’accueillir la peine, qui permet ainsi dans un second temps d’apprendre à accueillir la tristesse à l’intérieur de soi pour en faire enfin quelque chose d’utile en terme adaptatif. D’abord la relation à l’autre, puis la relation à soi, puis la relation au monde (1) pour que les émotions, qu’elles soient agréables ou non, retrouvent leur fonction « d’ajusteur » relationnel.
Vient la relation avec Alice, rencontrée en clinique il y a trois ans.
- Th. : « Est-il possible de vous poser des questions sur Alice ? » Toujours prendre des précautions pour les questions relationnelles. Cette possibilité de liberté dans la relation participe à co-construire une exception dans une histoire saturée par les vécus d’intrusion. Bâtir une assise relationnelle solide entre une expérience sécure passée et présente (alliance thérapeutique) permettra ensuite d’explorer une nouvelle façon de faire face au problème. Dans le nuage de mots qui sort de la bouche du patient, fidèle à cette conversation hypnotique qu’est le solutionnisme, je sélectionne et rebondis seulement sur certaines expressions : « ce moment de calme » avec cette « belle personne » d’où émerge « complicité »... Des mots qui font du bien au corps et donc à la relation.
- P. : « Mais elle s’est suicidée deux jours après sa sortie, elle s’en foutait de moi en fait... » Je tente avec une partie de sa mère... puis d’autres personnes... puis un personnage de manga... mais à chaque fois tout s’écroule et nous tombons dans le vide relationnel : « tout le monde s’en fout... » Bon... je vais faire plus prudent et ouvert.
- Th. : « S’en foutre, ça ne vous va pas... Ce serait comment les relations que vous souhaitez dans votre vie pour “vivre malgré tout” ? (2).
- P. : Ça sert à quoi ces questions ? Ça sert à quoi de venir si vous ne proposez rien ? Comme les autres vous ne savez pas ce que vous faites... vous tirez aux fléchettes au hasard... vous ne savez pas ce que j'ai... j'ai déjà eu vingt diagnostics différents. » Je propose, je maltraite ; je ne propose pas, j’abandonne, et impossible de méta-communiquer : ce double lien émerge de relations non établies (3). Ce vécu d’impuissance commune nous agace, nos deux récits ne se croisent jamais, chacun en rejetant la faute sur l’autre.
« Il faudrait un miracle ! » : célèbre phrase d’une étudiante désespérée face à Insoo Kim Berg (4). Il nous faudrait un miracle... un miracle relationnel. Et déjà que je puisse le trouver aimable. Le problème m’a contaminé, isolé de mes ressources. J’ai besoin de ma team de support : Erickson et ses violettes africaines, Wilfrid Martineau et son « imagine le bébé », Steve de Shazer recherchant cet ajout de ketchup dans des pâtes, ou Alain Vallée ce quartier de mandarine qui fait « une différence qui fait une différence » (3). C’est bon, ils sont tous là. Je le vois maintenant, crier pour être reconnu comme le plus beau bébé du monde. Mais il n’est pas entendu et se met à hurler. Plus il crie, plus il éloigne la relation, mais le sillon s’est creusé et il ne sait plus faire que cela. Mais s’il continue à crier c’est qu’il garde de l’espoir. Je repense à Julien Betbèze, à l’attachement : « Plus je suis en lien, plus je suis libre... plus je suis libre plus cela renforce le lien... se réjouir de la liberté de l’autre... cela enrichit mon monde. Pose des questions sur ce qui l’intéresse... sur sa liberté ». Cette construction m’aide, me décale. Je respire.
L’exception première c’est l’alliance thérapeutique.
Je lui pose des questions sur son tee-shirt de metal... sur cette musique et aussi sur tout ce que ce courant porte pour lui comme valeur.
- P. : « Nous les metalleux, on se fout de notre gueule parce qu’on est différents... Il y a quelques années il a pu même aller au Hellfest, mais c’est trop tôt pour explorer cette exception. Il me parle maintenant de jeux en ligne.
- Th. : Super... vous jouez en réseau ? - P. : Non, contre l’IA.
Malgré tout, il me touche et nous avons un constat d’impuissance partagée (2). C’est le moment pour la question miracle.
- Th. : Est-ce que c’est OK que je vous pose une question un peu bizarre ?… Vous sortez de la consultation et… (déroulé hypnotique et vague de la fin de journée jusqu’au sommeil)... vous jouez ou non... mangez ou non... et à un moment ou à un autre... le sommeil arrive... et pendant que vous dormez… Mordenkainen (un magicien très puissant d’un jeu en ligne historique dont il m’a parlé) permet d’avoir les relations que vous souhaitez dans votre vie… mais comme vous dormez, vous ne savez pas que ce miracle est arrivé... Qui verra demain ce miracle en action ? »
Il existe de nombreux intérêts à utiliser une induction hypnotique comme la question miracle. Ainsi, « cette nuit... demain... » vont fortement susciter de l’espoir : ce n’est pas parce que le problème était long, douloureux et difficile que sa résolution doit emprunter le même chemin. Le miracle, c’est demain ! Il semble important que l’intention de la question miracle porte sur la recherche d’une différence relationnelle : les relations à l’autre, à moi et au monde dont je rêve. Pour l’instant, dans le monde de survie de Benoît, seule la plainte a pu amener initialement un partage affectif. Mais si la plainte n’est plus entendue... entendable, seule l’attaque de l’autre ramène de l’affect, un certain concernement. Sinon, comme il le dit bien : « je peux crever, tout le monde s’en fout ». La quête relationnelle derrière cette agressivité sera totalement invisibilisée. Ainsi son action, faire de la plainte ou de l’agressivité, n’est plus en accord avec son intention : la relation.
L’agressivité pourrait venir aussi d’une autre problématique. En effet, dès qu’on se rapproche, qu’on essaye de le comprendre, cela le comprime, il n’est plus l’unique, il étouffe et se débat pour éloigner la relation pour retrouver de l’air. Benoît ne peut maintenant exprimer son besoin de liberté dans la relation qu’en s’opposant. Son narcissisme n’est maintenant comblé que par le fait d’être le malade inguérissable.
Le questionnement sera donc centré sur des actions qui modifient la relation dans le sens de ses intentions. Dans un premier temps, pour faire de la relation avec lui, le sujet de la conversation sera la liberté. Ce faisant, nous construisons une intention relationnelle derrière l’opposition : une quête de liberté. Puis comme l’expression de sa liberté l’isole, il va falloir la rendre relationnelle et partagée : « Qui va voir que la liberté c’est important pour vous ? » Cette question ne peut être posée que si dans l’implicite de la relation thérapeutique cette reconnaissance de la liberté est déjà activée, vivante et que cela résonne avec des expériences similaires chez le thérapeute. Ainsi, par la question miracle, nous explorons, main dans la main, un monde où d’autres personnes pourraient être touchées par cette valeur que nous partageons déjà ensemble. Pour travailler au changement, il faudra donc être au moins trois à partager autour de cette co-création d’une valeur, d’une exception : un patient, un thérapeute et quelqu’un qui sera « sincèrement touché ». En effet, le fait que le soignant soit payé pourrait faire douter de la réciprocité du partage.
Cette nouvelle relation à l’autre, à soi et au monde devra aussi être formulée pour ne pas créer du regret du type : « j’ai en fait perdu toutes ces années... » ; mais comme l’aboutissement du chemin actuel : « avant ce n’était pas le moment et maintenant c’est le moment ». Le rêve n’est pas l’utopie, et le questionnement gardera dans sa formulation l’idée que rien ne sera comme avant : « Malgré tout ce qui vous est arrivé... quoi de différent ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr EMMANUEL MALPHETTES Travaille comme chef de service de psychiatrie au CHU de Nantes. Responsable du centre régional sur le psychotraumatisme et d’une unité de consultation de post-urgence. Formateur au DU d’hypnose, au DIU de prise en charge de la douleur, au sein de l’ARePTA-IMHENA et dans d’autres instituts de formation. Intervient comme enseignant dans les séminaires pour les internes en DES de psychiatrie, à l’IFSI, à l’Ecole de sages-femmes et à la Faculté de psychologie.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Quel imbécile ! Pourquoi lire son dossier avant de le voir ? A seulement 32 ans, Benoît a déjà beaucoup plus d’expérience que moi dans le soin : des suivis multiples débutés dès le primaire et de nombreuses hospitalisations en pédiatrie, pédopsychiatrie puis psychiatrie. Les rencontres avortées sont décrites méticuleusement : « Sortie contre avis médical... nombreux suivis depuis le primaire... résistant... insatisfait quant à la prise en charge proposée... » Ainsi que les répétitions de comportements devenues des réactions réflexes qui vont finir par résumer la personne : « Trouble dépressif récurrent... personnalité passive agressive... trouble obsessionnel compulsif et phobie sociale... trouble de stress post-traumatique... borderline... dépressivité... » Le terme de psychose a même été un temps évoqué. Lui voulait plutôt être reconnu comme TDHA ou Asperger mais les centres experts ont refusé ces diagnostics. Cette énième rencontre inaboutie occasionne une nouvelle hospitalisation en clinique s’achevant sur un « insatisfait quant à la prise en charge proposée ». Chacun continuant ainsi à naviguer entre vécu d’incompréhension, sentiment d’impuissance et de disqualification.
Je le rencontre pour la première fois suite à cette sortie. Acteurs de cette conversation thérapeutique :
- P. : la personne communément appelée « patient ».
- Th. : la personne communément appelée « thérapeute ».
- P. : « Je viens vous voir car je ne peux plus aller voir mon psychiatre. Il est trop loin de mon domicile et il m’a dit que j’avais besoin d’un suivi beaucoup plus intensif à l’hôpital que ce qu’il pouvait me proposer. Le poids des médicaments sur son ordonnance contraste de façon assez surprenante avec sa vivacité.
- P. : Mon père est décédé en 2001... Avec l’aide d’une psychologue j’ai compris que je devais aller mal pour garder sa mémoire car sinon tout le monde s’en foutait de sa mort... Puis j’ai été harcelé au collège... Maintenant ma mère prend ses distances car elle se sent agressée par mes idées suicidaires et mes tentatives de suicide... » Je sens un contraste entre la grande détresse exprimée et celle que je ressens dans son corps et dans mon corps. Peut-être une lutte ancienne contre les ressentis, une des nombreuses définitions de la dissociation. Je cherche donc une expérience sécure : une relation capable d’accueillir la peine, qui permet ainsi dans un second temps d’apprendre à accueillir la tristesse à l’intérieur de soi pour en faire enfin quelque chose d’utile en terme adaptatif. D’abord la relation à l’autre, puis la relation à soi, puis la relation au monde (1) pour que les émotions, qu’elles soient agréables ou non, retrouvent leur fonction « d’ajusteur » relationnel.
Vient la relation avec Alice, rencontrée en clinique il y a trois ans.
- Th. : « Est-il possible de vous poser des questions sur Alice ? » Toujours prendre des précautions pour les questions relationnelles. Cette possibilité de liberté dans la relation participe à co-construire une exception dans une histoire saturée par les vécus d’intrusion. Bâtir une assise relationnelle solide entre une expérience sécure passée et présente (alliance thérapeutique) permettra ensuite d’explorer une nouvelle façon de faire face au problème. Dans le nuage de mots qui sort de la bouche du patient, fidèle à cette conversation hypnotique qu’est le solutionnisme, je sélectionne et rebondis seulement sur certaines expressions : « ce moment de calme » avec cette « belle personne » d’où émerge « complicité »... Des mots qui font du bien au corps et donc à la relation.
- P. : « Mais elle s’est suicidée deux jours après sa sortie, elle s’en foutait de moi en fait... » Je tente avec une partie de sa mère... puis d’autres personnes... puis un personnage de manga... mais à chaque fois tout s’écroule et nous tombons dans le vide relationnel : « tout le monde s’en fout... » Bon... je vais faire plus prudent et ouvert.
- Th. : « S’en foutre, ça ne vous va pas... Ce serait comment les relations que vous souhaitez dans votre vie pour “vivre malgré tout” ? (2).
- P. : Ça sert à quoi ces questions ? Ça sert à quoi de venir si vous ne proposez rien ? Comme les autres vous ne savez pas ce que vous faites... vous tirez aux fléchettes au hasard... vous ne savez pas ce que j'ai... j'ai déjà eu vingt diagnostics différents. » Je propose, je maltraite ; je ne propose pas, j’abandonne, et impossible de méta-communiquer : ce double lien émerge de relations non établies (3). Ce vécu d’impuissance commune nous agace, nos deux récits ne se croisent jamais, chacun en rejetant la faute sur l’autre.
« Il faudrait un miracle ! » : célèbre phrase d’une étudiante désespérée face à Insoo Kim Berg (4). Il nous faudrait un miracle... un miracle relationnel. Et déjà que je puisse le trouver aimable. Le problème m’a contaminé, isolé de mes ressources. J’ai besoin de ma team de support : Erickson et ses violettes africaines, Wilfrid Martineau et son « imagine le bébé », Steve de Shazer recherchant cet ajout de ketchup dans des pâtes, ou Alain Vallée ce quartier de mandarine qui fait « une différence qui fait une différence » (3). C’est bon, ils sont tous là. Je le vois maintenant, crier pour être reconnu comme le plus beau bébé du monde. Mais il n’est pas entendu et se met à hurler. Plus il crie, plus il éloigne la relation, mais le sillon s’est creusé et il ne sait plus faire que cela. Mais s’il continue à crier c’est qu’il garde de l’espoir. Je repense à Julien Betbèze, à l’attachement : « Plus je suis en lien, plus je suis libre... plus je suis libre plus cela renforce le lien... se réjouir de la liberté de l’autre... cela enrichit mon monde. Pose des questions sur ce qui l’intéresse... sur sa liberté ». Cette construction m’aide, me décale. Je respire.
L’exception première c’est l’alliance thérapeutique.
Je lui pose des questions sur son tee-shirt de metal... sur cette musique et aussi sur tout ce que ce courant porte pour lui comme valeur.
- P. : « Nous les metalleux, on se fout de notre gueule parce qu’on est différents... Il y a quelques années il a pu même aller au Hellfest, mais c’est trop tôt pour explorer cette exception. Il me parle maintenant de jeux en ligne.
- Th. : Super... vous jouez en réseau ? - P. : Non, contre l’IA.
Malgré tout, il me touche et nous avons un constat d’impuissance partagée (2). C’est le moment pour la question miracle.
- Th. : Est-ce que c’est OK que je vous pose une question un peu bizarre ?… Vous sortez de la consultation et… (déroulé hypnotique et vague de la fin de journée jusqu’au sommeil)... vous jouez ou non... mangez ou non... et à un moment ou à un autre... le sommeil arrive... et pendant que vous dormez… Mordenkainen (un magicien très puissant d’un jeu en ligne historique dont il m’a parlé) permet d’avoir les relations que vous souhaitez dans votre vie… mais comme vous dormez, vous ne savez pas que ce miracle est arrivé... Qui verra demain ce miracle en action ? »
Il existe de nombreux intérêts à utiliser une induction hypnotique comme la question miracle. Ainsi, « cette nuit... demain... » vont fortement susciter de l’espoir : ce n’est pas parce que le problème était long, douloureux et difficile que sa résolution doit emprunter le même chemin. Le miracle, c’est demain ! Il semble important que l’intention de la question miracle porte sur la recherche d’une différence relationnelle : les relations à l’autre, à moi et au monde dont je rêve. Pour l’instant, dans le monde de survie de Benoît, seule la plainte a pu amener initialement un partage affectif. Mais si la plainte n’est plus entendue... entendable, seule l’attaque de l’autre ramène de l’affect, un certain concernement. Sinon, comme il le dit bien : « je peux crever, tout le monde s’en fout ». La quête relationnelle derrière cette agressivité sera totalement invisibilisée. Ainsi son action, faire de la plainte ou de l’agressivité, n’est plus en accord avec son intention : la relation.
L’agressivité pourrait venir aussi d’une autre problématique. En effet, dès qu’on se rapproche, qu’on essaye de le comprendre, cela le comprime, il n’est plus l’unique, il étouffe et se débat pour éloigner la relation pour retrouver de l’air. Benoît ne peut maintenant exprimer son besoin de liberté dans la relation qu’en s’opposant. Son narcissisme n’est maintenant comblé que par le fait d’être le malade inguérissable.
Le questionnement sera donc centré sur des actions qui modifient la relation dans le sens de ses intentions. Dans un premier temps, pour faire de la relation avec lui, le sujet de la conversation sera la liberté. Ce faisant, nous construisons une intention relationnelle derrière l’opposition : une quête de liberté. Puis comme l’expression de sa liberté l’isole, il va falloir la rendre relationnelle et partagée : « Qui va voir que la liberté c’est important pour vous ? » Cette question ne peut être posée que si dans l’implicite de la relation thérapeutique cette reconnaissance de la liberté est déjà activée, vivante et que cela résonne avec des expériences similaires chez le thérapeute. Ainsi, par la question miracle, nous explorons, main dans la main, un monde où d’autres personnes pourraient être touchées par cette valeur que nous partageons déjà ensemble. Pour travailler au changement, il faudra donc être au moins trois à partager autour de cette co-création d’une valeur, d’une exception : un patient, un thérapeute et quelqu’un qui sera « sincèrement touché ». En effet, le fait que le soignant soit payé pourrait faire douter de la réciprocité du partage.
Cette nouvelle relation à l’autre, à soi et au monde devra aussi être formulée pour ne pas créer du regret du type : « j’ai en fait perdu toutes ces années... » ; mais comme l’aboutissement du chemin actuel : « avant ce n’était pas le moment et maintenant c’est le moment ». Le rêve n’est pas l’utopie, et le questionnement gardera dans sa formulation l’idée que rien ne sera comme avant : « Malgré tout ce qui vous est arrivé... quoi de différent ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr EMMANUEL MALPHETTES Travaille comme chef de service de psychiatrie au CHU de Nantes. Responsable du centre régional sur le psychotraumatisme et d’une unité de consultation de post-urgence. Formateur au DU d’hypnose, au DIU de prise en charge de la douleur, au sein de l’ARePTA-IMHENA et dans d’autres instituts de formation. Intervient comme enseignant dans les séminaires pour les internes en DES de psychiatrie, à l’IFSI, à l’Ecole de sages-femmes et à la Faculté de psychologie.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement dans le modèle de Bruges. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Dr MARIE-CHRISTINE CABIÉ.
Le modèle de Bruges, qui a pour fondement la construction de la relation thérapeutique, réserve une place centrale au langage et au questionnement. Ses atouts et ses principes : la curiosité active du thérapeute, la mobilisation des ressources du patient, « la question miracle », l’entraide ou « circularité de mandats », la co-construction sur la base « la question suit la réponse », l’ouverture des choix et l’orientation vers l’avenir...
Le modèle de Bruges s’est développé au début des années 1980 à partir du travail d’un groupe de praticiens réunis autour de Luc Isebaert, groupe auquel j’ai eu la chance de pouvoir participer. Notre démarche était résolument clinique et pragmatique : il s’agissait d’identifier, à partir de séances de thérapie menées en direct ou analysées à partir d’enregistrements, les interventions qui se révélaient effectivement utiles pour les patients. Ces interventions étaient ensuite appliquées de manière systématique dans la pratique, puis discutées collectivement.
Le modèle s’est inscrit dans une perspective systémique, enrichie par les apports de Milton Erickson. Il s’applique avec les individus, les couples, les familles et les groupes. Dans ce cadre se sont progressivement développées des notions clés telles que le choix, la construction de la relation thérapeutique... L’utilisation du langage a occupé d’emblée une place centrale dans nos réflexions. Un tournant majeur s’est produit en 1988, à la suite de rencontres avec Steve de Shazer. Ces échanges ont conduit à l’intégration de l’approche orientée solutions au sein du modèle de Bruges et réciproquement. C’est dans cette filiation que s’inscrit le présent article, consacré au questionnement dans le modèle de Bruges.
La thérapie comme conversation.
La thérapie est considérée comme une conversation particulière. Le thérapeute crée un contexte de sécurité au sein duquel le client dispose de choix, peut se connecter à ses ressources et à ses compétences – et en découvrir de nouvelles –, définir ses propres objectifs, retrouver progressivement un pouvoir d’agir et reprendre la direction de sa vie. La conversation thérapeutique est un espace de co-construction orienté vers le changement. Cette conception rejoint les propositions de Steve de Shazer et Insoo Kim Berg (1993), lorsqu’ils écrivent : « Nous sommes arrivés à considérer que les significations obtenues dans une conversation thérapeutique sont développées à travers un processus qui est plus du registre de la négociation que de celui de la compréhension ou de la découverte de ce qui se passe réellement. »
Le langage est le principal outil du thérapeute. Il comprend le discours et l’ensemble des comportements qui l’accompagnent : mouvements des mains et de la tête, expressions du visage, posture, échanges de regard, rythme et tonalité de la voix... Ces éléments participent pleinement au dialogue. Janet Beavin Bavelas s’est intéressée au langage dans les dialogues quotidiens et thérapeutiques. A partir de microanalyses de dialogues en face à face, elle a montré comment les interlocuteurs co-construisent des significations communes. Parmi les outils linguistiques à la disposition du thérapeute figurent principalement les reformulations et les questions. La puissance du questionnement est connue depuis l’Antiquité, comme en témoigne le dialogue socratique. Son usage comme outil thérapeutique s’est développé à partir des années 1970, notamment avec le questionnement circulaire élaboré par le groupe de Milan (1982).
Questions et reformulations, reflets du modèle du thérapeute.
Les reformulations et questions d’un thérapeute reflètent sa conception de la thérapie, de la relation thérapeutique et même de l’être humain. Les questions ne sont jamais neutres : elles contiennent des présupposés qui orientent la conversation. Dans le contexte thérapeutique, les clients cherchent généralement à répondre aux questions posées sans interroger les implicites qu’elles contiennent. De ce fait, le questionnement oriente fortement le déroulement de la thérapie ainsi que les réalités qui s’y construisent. Par exemple, la question « de quoi souhaitez-vous parler ? » présuppose que le client souhaite parler d’un sujet particulier, qu’il est au fait de ce sujet et qu’en parler serait utile.
Les différentes modalités de questionnement Dans le modèle de Bruges, tout au long des conversations l’intervenant adopte une posture de curiosité active et bienveillante. Son questionnement porte sur les valeurs des personnes, ce qui est important pour elles, ce qu’elles veulent. Il utilise principalement des questions ouvertes, afin de soutenir l’exploration, l’émergence de choix et la mobilisation des ressources du client pour atteindre ses objectifs. Des questions fermées peuvent néanmoins être utiles pour renforcer l’affiliation ou dans le cadre d’une hypnose conversationnelle (« yes set »). Le thérapeute pose des questions directes, « quels sont vos points forts ? », « qu’est-ce qui est important pour vous ? », ou des questions demandant au client de se mettre par exemple à la place de l’un de ses proches : « quelles sont les qualités que vos amis apprécient chez vous ? », « qu’est-ce que vous conseillerait votre grand-père ? »... Avec un couple ou une famille, les questions croisées et le questionnement circulaire sont également intéressants.
Enfin, lors de l’exploration d’expériences positives, dans le passé, présent ou futur, le thérapeute s’intéresse aux détails de façon à aider le client à se connecter à ces moments, à les vivre en séance. Les questions (où, quand, avec qui ?) contextualisent les situations et explorent leur déroulé précis : ce que le client pense, se dit, dit aux autres, fait, ce qu’il ressent émotionnellement et corporellement, ainsi que les interactions avec les autres personnes impliquées. C’est souvent dans les petits détails qu’apparaissent les prémices d’un changement.
L’orientation vers l’avenir.
Lors d’un entretien, la première question posée au client est orientée vers l’avenir et ses attentes à l’égard de la thérapie et/ou de la séance. Plutôt que de commencer par s’intéresser au passé problématique, le thérapeute invite d’emblée le client à se tourner vers ce qu’il souhaite voir advenir : un futur dans lequel il vivrait mieux après la thérapie.
Cette manière d’ouvrir la conversation thérapeutique transmet au client un message implicite fort : le thérapeute se positionne comme un partenaire engagé dans l’amélioration de son avenir. L’attention est centrée sur ce qui peut évoluer et se transformer. Cette posture est pleinement en accord avec les principes de la thérapie centrée solution, ainsi qu’avec l’esprit des thérapies de Milton Erickson. Cette orientation ne nie ni la souffrance ni les difficultés présentes ; elle offre un contexte dans lequel celles-ci peuvent être abordées au service d’un projet de vie plus satisfaisant pour le client. Les questions initiales peuvent prendre des formes variées : « quelles sont vos attentes par rapport à la thérapie ? », « à quoi puis-je vous être utile ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Marie Christine Cabié Psychiatre, psychothérapeute, formatrice en thérapie familiale systémique, thérapies systémiques brèves et hypnose ericksonienne. Co-rédactrice en chef de la revue « Thérapie Familiale », éditée par Médecine & Hygiène à Genève. Directrice de la collection Relations aux éditions Erès à Toulouse. Présidente de l’EBTA (European Brief Therapy Association).
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Le modèle de Bruges s’est développé au début des années 1980 à partir du travail d’un groupe de praticiens réunis autour de Luc Isebaert, groupe auquel j’ai eu la chance de pouvoir participer. Notre démarche était résolument clinique et pragmatique : il s’agissait d’identifier, à partir de séances de thérapie menées en direct ou analysées à partir d’enregistrements, les interventions qui se révélaient effectivement utiles pour les patients. Ces interventions étaient ensuite appliquées de manière systématique dans la pratique, puis discutées collectivement.
Le modèle s’est inscrit dans une perspective systémique, enrichie par les apports de Milton Erickson. Il s’applique avec les individus, les couples, les familles et les groupes. Dans ce cadre se sont progressivement développées des notions clés telles que le choix, la construction de la relation thérapeutique... L’utilisation du langage a occupé d’emblée une place centrale dans nos réflexions. Un tournant majeur s’est produit en 1988, à la suite de rencontres avec Steve de Shazer. Ces échanges ont conduit à l’intégration de l’approche orientée solutions au sein du modèle de Bruges et réciproquement. C’est dans cette filiation que s’inscrit le présent article, consacré au questionnement dans le modèle de Bruges.
La thérapie comme conversation.
La thérapie est considérée comme une conversation particulière. Le thérapeute crée un contexte de sécurité au sein duquel le client dispose de choix, peut se connecter à ses ressources et à ses compétences – et en découvrir de nouvelles –, définir ses propres objectifs, retrouver progressivement un pouvoir d’agir et reprendre la direction de sa vie. La conversation thérapeutique est un espace de co-construction orienté vers le changement. Cette conception rejoint les propositions de Steve de Shazer et Insoo Kim Berg (1993), lorsqu’ils écrivent : « Nous sommes arrivés à considérer que les significations obtenues dans une conversation thérapeutique sont développées à travers un processus qui est plus du registre de la négociation que de celui de la compréhension ou de la découverte de ce qui se passe réellement. »
Le langage est le principal outil du thérapeute. Il comprend le discours et l’ensemble des comportements qui l’accompagnent : mouvements des mains et de la tête, expressions du visage, posture, échanges de regard, rythme et tonalité de la voix... Ces éléments participent pleinement au dialogue. Janet Beavin Bavelas s’est intéressée au langage dans les dialogues quotidiens et thérapeutiques. A partir de microanalyses de dialogues en face à face, elle a montré comment les interlocuteurs co-construisent des significations communes. Parmi les outils linguistiques à la disposition du thérapeute figurent principalement les reformulations et les questions. La puissance du questionnement est connue depuis l’Antiquité, comme en témoigne le dialogue socratique. Son usage comme outil thérapeutique s’est développé à partir des années 1970, notamment avec le questionnement circulaire élaboré par le groupe de Milan (1982).
Questions et reformulations, reflets du modèle du thérapeute.
Les reformulations et questions d’un thérapeute reflètent sa conception de la thérapie, de la relation thérapeutique et même de l’être humain. Les questions ne sont jamais neutres : elles contiennent des présupposés qui orientent la conversation. Dans le contexte thérapeutique, les clients cherchent généralement à répondre aux questions posées sans interroger les implicites qu’elles contiennent. De ce fait, le questionnement oriente fortement le déroulement de la thérapie ainsi que les réalités qui s’y construisent. Par exemple, la question « de quoi souhaitez-vous parler ? » présuppose que le client souhaite parler d’un sujet particulier, qu’il est au fait de ce sujet et qu’en parler serait utile.
Les différentes modalités de questionnement Dans le modèle de Bruges, tout au long des conversations l’intervenant adopte une posture de curiosité active et bienveillante. Son questionnement porte sur les valeurs des personnes, ce qui est important pour elles, ce qu’elles veulent. Il utilise principalement des questions ouvertes, afin de soutenir l’exploration, l’émergence de choix et la mobilisation des ressources du client pour atteindre ses objectifs. Des questions fermées peuvent néanmoins être utiles pour renforcer l’affiliation ou dans le cadre d’une hypnose conversationnelle (« yes set »). Le thérapeute pose des questions directes, « quels sont vos points forts ? », « qu’est-ce qui est important pour vous ? », ou des questions demandant au client de se mettre par exemple à la place de l’un de ses proches : « quelles sont les qualités que vos amis apprécient chez vous ? », « qu’est-ce que vous conseillerait votre grand-père ? »... Avec un couple ou une famille, les questions croisées et le questionnement circulaire sont également intéressants.
Enfin, lors de l’exploration d’expériences positives, dans le passé, présent ou futur, le thérapeute s’intéresse aux détails de façon à aider le client à se connecter à ces moments, à les vivre en séance. Les questions (où, quand, avec qui ?) contextualisent les situations et explorent leur déroulé précis : ce que le client pense, se dit, dit aux autres, fait, ce qu’il ressent émotionnellement et corporellement, ainsi que les interactions avec les autres personnes impliquées. C’est souvent dans les petits détails qu’apparaissent les prémices d’un changement.
L’orientation vers l’avenir.
Lors d’un entretien, la première question posée au client est orientée vers l’avenir et ses attentes à l’égard de la thérapie et/ou de la séance. Plutôt que de commencer par s’intéresser au passé problématique, le thérapeute invite d’emblée le client à se tourner vers ce qu’il souhaite voir advenir : un futur dans lequel il vivrait mieux après la thérapie.
Cette manière d’ouvrir la conversation thérapeutique transmet au client un message implicite fort : le thérapeute se positionne comme un partenaire engagé dans l’amélioration de son avenir. L’attention est centrée sur ce qui peut évoluer et se transformer. Cette posture est pleinement en accord avec les principes de la thérapie centrée solution, ainsi qu’avec l’esprit des thérapies de Milton Erickson. Cette orientation ne nie ni la souffrance ni les difficultés présentes ; elle offre un contexte dans lequel celles-ci peuvent être abordées au service d’un projet de vie plus satisfaisant pour le client. Les questions initiales peuvent prendre des formes variées : « quelles sont vos attentes par rapport à la thérapie ? », « à quoi puis-je vous être utile ? »...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Marie Christine Cabié Psychiatre, psychothérapeute, formatrice en thérapie familiale systémique, thérapies systémiques brèves et hypnose ericksonienne. Co-rédactrice en chef de la revue « Thérapie Familiale », éditée par Médecine & Hygiène à Genève. Directrice de la collection Relations aux éditions Erès à Toulouse. Présidente de l’EBTA (European Brief Therapy Association).
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement stratégique de Palo Alto. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Ou comment obtenir le maximum avec le minimum : recueillir les informations pertinentes à la résolution du problème tout en dialoguant avec les patients et en intervenant déjà sur le problème. Le questionnement stratégique s’intègre dans un dialogue qui conduit thérapeute et patient à découvrir ensemble les dynamiques de fonctionnement du problème, puis de sa solution. Les lecteurs de cette Revue et les participants aux colloques qu’elle organise régulièrement ont vu passer de nombreuses présentations parlant de l’approche systémique stratégique brève, un modèle thérapeutique qui a pris forme au Mental Research Institute (MRI) créé en 1967 à Palo Alto.
Sa marque de fabrique est le concept de « tentative de solution », c’est-à-dire tout ce qui est tenté – ou non, d’ailleurs – par une personne et qui, au lieu de véritablement résoudre le problème qui la fait souffrir, le maintient ou même l’aggrave. Ainsi le premier travail du thérapeute stratégique est de découvrir, tout en dialoguant et en faisant connaissance avec le patient (c’est-à-dire en établissant la relation), ce que très concrètement celui-ci fait ou ne fait pas par rapport à ce dont il souffre, dit ou ne dit pas, pense ou ne pense pas, de même que tout ce qui sous-tend ces tentatives de solution et contribue à les entretenir : sa position ainsi que sa vision du monde et ses valeurs, croyances et émotions en lien avec le problème pour lequel il consulte, les éventuelles interactions susceptibles de l’entretenir et, le cas échéant, la position et les motifs des personnes impliquées ainsi que leur impact sur le patient. La dynamique redondante particulière que le questionnement fait émerger dans cette première phase de la thérapie est appelée « le fonctionnement du problème ».
Si cette dynamique semble souvent complexe, le thérapeute doit pouvoir la reformuler en termes très concrets et circulaires : « qui fait ou dit quoi, à qui, quand, comment, et avec quel(s) effet(s) ? ». Cela vient à éclairer sa compréhension, tout comme celle du patient. Ainsi le questionnement ne nous sert pas à établir une anamnèse, mais nous considérons tout ce que le patient peut spontanément nous dire concernant, par exemple, son passé, ses antécédents, son histoire personnelle et familiale à la lumière de notre « grille » de problématisation et d’intervention, et nous posons des questions stratégiques. Notre question d’ouverture, grosso modo, est : « Quel est le problème qui vous amène chez moi aujourd’hui ? » Puis nous cherchons à savoir depuis quand, comment il se manifeste, avec qui, s’il y a des exceptions, et nous explorons tous les aspects mentionnés au premier paragraphe de ce texte. Nous posons donc des questions ouvertes ou fermées afin de mettre en lumière le fonctionnement du problème. La séance se déroule sur le mode du dialogue ; après que le patient a répondu à quelques questions et avant d’en poser d’autres, nous reformulons pour nous assurer que nous avons bien compris, ce qui permet au patient de nous corriger si ce n’est pas le cas, ou alors, si ça l’est, d’avoir l’occasion d’entendre et de se représenter, bout par bout, les différentes dynamiques à l’oeuvre dans son problème.
Cette représentation ou perception est déjà le début de la résolution, car une fois que nous voyons ou que nous sentons comme notre problème fonctionne, notre esprit s’ouvre à de nouvelles possibilités : celles de faire autrement. Ce qui se passe dans cette ouverture est, pour commencer, davantage un « sentir » qu’une prise de conscience intellectuelle. Je me permets d’ajouter ici une évidence : toute ouverture n’est possible que dans un contexte relationnel de qualité. Ce n’est pas parce que l’on fait de la thérapie stratégique que la relation ne compte pas – bien au contraire. C’est grâce à la qualité de la relation et de la communication et à un questionnement stratégique pertinent que l’on accède aux informations nécessaires pour mettre en place une bonne stratégie. Ces trois aspects se soutiennent mutuellement. La communication employée dans le questionnement ou dialogue stratégique tient compte des particularités de la personne et de son problème. Au service de la relation thérapeutique et de l’efficacité et de l’efficience du processus thérapeutique, la communication verbale, paraverbale et non verbale est d’une grande importance. La personne qui consulte doit se sentir écoutée, comprise et rejointe afin de pouvoir accéder en elle-même aux réponses aux questions posées par le thérapeute.
Les compétences communicationnelles s’appliquent naturellement lors du questionnement et, pour reprendre les mots de Milton Erickson, « on parle le langage du patient ». Si nécessaire, les questions cruciales peuvent être posées sur un mode hypnotique pour renforcer leur impact thérapeutique. Le questionnement et la stratégie : la stratégie employée pour résoudre le problème doit épouser le fonctionnement du problème, d’où l’importance de l’avoir bien compris. Techniquement, pour construire une résolution véritable et durable, il faut faire opérer à la personne qui consulte un 180 degrés par rapport à ses tentatives de solution problématiques, ce qui, on le devine, n’est parfois pas une mince affaire. Cela peut nécessiter de la patience et un certain doigté. En effet, nul ne fait exprès de se comporter d’une manière qui l’aggrave, ou d’entretenir des pensées qui vont finir par alimenter sa souffrance.
Dit autrement, l’investigation ou questionnement stratégique doit pouvoir mettre au jour des redondances, lesquelles correspondent à une limitation des possibilités de répondre à certaines situations, ce qui génère de la souffrance. Sur la base de la connaissance qui émergera et qui sera au fur et à mesure partagée avec le patient, nous pourrons donner des indications thérapeutiques visant à l’amener à changer les réactions qui alimentaient les perceptions problématiques, et à modifier les perceptions qui sous-tendaient ces réactions, créant ainsi de nouvelles possibilités – de nouvelles redondances – plus satisfaisantes pour lui, autrement dit des solutions qui fonctionnent.
Le questionnement ou dialogue stratégique permet de mettre en lumière des particularités qui vont faire une grande différence au niveau de l’efficacité du processus de résolution du problème, et par conséquent de l’optimisme thérapeutique. La finesse du questionnement est déterminée par l’expérience du thérapeute. Illustration : une jeune fille de 16 ans consulte pour ce qu’elle et sa mère appellent des « attaques de panique », des « crises d’angoisse » et « beaucoup de stress ». Ne parvenant plus à aller en cours, elle a été déscolarisée dès le deuxième mois de l’année scolaire, et nous sommes en mai. Elle a perdu une année et va devoir redoubler à la rentrée prochaine. Le questionnement stratégique révèle que c’est une phobie de vomir qui déclenche ces moments de grand malêtre (même si elle n’a jamais vomi en public), un contrôle de ce qu’elle mange (pour éviter d’avoir mal au ventre et éventuellement de vomir) et de ses sensations physiques (elle voudrait évidemment éviter de se sentir mal) ; elle a un comportement d’évitement qui s’est généralisé (au moment où nous la voyons, elle du mal à sortir de chez elle pour voir des amis) et toute une série de pensées catastrophiques qui s’activent dès qu’elle doit faire quelque chose, et même désormais lorsqu’elle reste dans sa chambre.
Ce qu’elle-même et son entourage ont tenté jusqu’à présent n’a pas fonctionné ; de sa part : respirer, penser positif, chercher à se détendre ou se distraire ; de la part de ses proches : protéger, rassurer, encourager, exhorter... Autant d’éléments que le thérapeute doit avoir identifiés afin de ne pas les conseiller ! En poursuivant le dialogue stratégique, il apparaît qu’en plus d’éviter les situations, la patiente a d’autres tentatives de solution : elle prend de nombreuses précautions ; par exemple, elle doit toujours avoir certains objets dans son sac « au cas où », comme son téléphone, sa vapoteuse, une bouteille d’eau et des anxiolytiques qu’elle consomme au besoin ; elle ne reste jamais plus de vingt minutes dans une voiture ; son apparence doit toujours être impeccable pour « éviter des stress supplémentaires » – on comprend ainsi que dans l’espoir de se rassurer elle tente non seulement de contrôler ses propres sensations, mais aussi la perception que les autres (pense-t-elle) pourraient avoir d’elle. Et quand le stress est trop intense, elle se gratte jusqu’au sang (scarification) pour se distraire et tenter de le faire baisser – mais le soulagement dure peu. Elle dispose également d’un fort système de soutien, avec une maman très disponible pour l’aider, la conduire, la ramener en voiture, etc., dès qu’elle ne se sent pas bien.
En nous intéressant à ses pensées catastrophiques et en posant des questions discriminantes, nous comprenons qu’elle ne redoute pas que les choses se passent mal, mais plutôt qu’elle est convaincue que les désastres qu’elle projette vont bien avoir lieu ; une distinction qui va nous permettre de proposer tout de suite une indication thérapeutique ciblée (questionnée en début de deuxième séance, la patiente répondra qu’en effet les catastrophes projetées ne se sont jamais réellement produites et que le fait de le reconnaître lui a procuré un soulagement... maintenant, elle a « juste très peur » que les malheurs arrivent, ce qui justifiera le recours à une prescription différente).
Toutes ces informations ont été recueillies dans la première demi-heure de cette première rencontre au cours de ce que l’on pourrait appeler « une agréable conversation », qui n’a rien à voir avec un interrogatoire, et qui comporte aussi nombre de reformulations et de recadrages. La patiente – elle le dira spontanément à la fin de la séance – a l’impression que l’on s’intéresse vraiment à elle et, bien qu’elle avoue s’être sentie au début stressée de devoir parler de ce qui la fait souffrir, se trouve plutôt soulagée à l’issue du rendez- vous. Ces déclarations nous éclairent elles aussi sur le fonctionnement du problème.
On recourt bien évidemment au questionnement stratégique à toutes les étapes du processus thérapeutique. Et ceci notamment pour comprendre comment le patient a vécu le temps écoulé entre les rendez-vous, ce qui s’est passé pour lui lorsqu’il a appliqué les consignes thérapeutiques qui lui ont été données à la fin de la séance précédente, et comment il perçoit sa situation à l’instant T. Lorsque les choses fonctionnent, le questionnement éclaire la résolution du problème. Quand ce que l’on a mis en place n’a pas produit les résultats escomptés, le questionnement stratégique doit être réinitialisé.
Le questionnement ou dialogue stratégique inclut le patient dans le processus et renforce la qualité de la relation thérapeutique. Il est très rassurant pour une personne qui, souvent, n’en est pas à sa première tentative thérapeutique, de sentir que le thérapeute n’a pas peur de s’intéresser de près à son problème, aussi sévère ou embarrassant soit-il, et sait poser les bonnes questions. Il est aussi très soulageant pour elle de remarquer que ses réponses sont prises en compte et qu’elle-même devient partie prenante du processus. N’oublions jamais que le spécialiste du problème, c’est ...
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Nathalie Koralnik Enseigne l’approche systémique et stratégique brève et l’hypnose ericksonienne à l’Institut Gregory Bateson (IGB). Elle consulte en cabinet privé dans la région lyonnaise en français, anglais et italien, et supervise des équipes socio-éducatives dans sa région. Egalement traductrice et interprète, elle traduit des séminaires et des ouvrages dans ses domaines de compétence.
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12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Sa marque de fabrique est le concept de « tentative de solution », c’est-à-dire tout ce qui est tenté – ou non, d’ailleurs – par une personne et qui, au lieu de véritablement résoudre le problème qui la fait souffrir, le maintient ou même l’aggrave. Ainsi le premier travail du thérapeute stratégique est de découvrir, tout en dialoguant et en faisant connaissance avec le patient (c’est-à-dire en établissant la relation), ce que très concrètement celui-ci fait ou ne fait pas par rapport à ce dont il souffre, dit ou ne dit pas, pense ou ne pense pas, de même que tout ce qui sous-tend ces tentatives de solution et contribue à les entretenir : sa position ainsi que sa vision du monde et ses valeurs, croyances et émotions en lien avec le problème pour lequel il consulte, les éventuelles interactions susceptibles de l’entretenir et, le cas échéant, la position et les motifs des personnes impliquées ainsi que leur impact sur le patient. La dynamique redondante particulière que le questionnement fait émerger dans cette première phase de la thérapie est appelée « le fonctionnement du problème ».
Si cette dynamique semble souvent complexe, le thérapeute doit pouvoir la reformuler en termes très concrets et circulaires : « qui fait ou dit quoi, à qui, quand, comment, et avec quel(s) effet(s) ? ». Cela vient à éclairer sa compréhension, tout comme celle du patient. Ainsi le questionnement ne nous sert pas à établir une anamnèse, mais nous considérons tout ce que le patient peut spontanément nous dire concernant, par exemple, son passé, ses antécédents, son histoire personnelle et familiale à la lumière de notre « grille » de problématisation et d’intervention, et nous posons des questions stratégiques. Notre question d’ouverture, grosso modo, est : « Quel est le problème qui vous amène chez moi aujourd’hui ? » Puis nous cherchons à savoir depuis quand, comment il se manifeste, avec qui, s’il y a des exceptions, et nous explorons tous les aspects mentionnés au premier paragraphe de ce texte. Nous posons donc des questions ouvertes ou fermées afin de mettre en lumière le fonctionnement du problème. La séance se déroule sur le mode du dialogue ; après que le patient a répondu à quelques questions et avant d’en poser d’autres, nous reformulons pour nous assurer que nous avons bien compris, ce qui permet au patient de nous corriger si ce n’est pas le cas, ou alors, si ça l’est, d’avoir l’occasion d’entendre et de se représenter, bout par bout, les différentes dynamiques à l’oeuvre dans son problème.
Cette représentation ou perception est déjà le début de la résolution, car une fois que nous voyons ou que nous sentons comme notre problème fonctionne, notre esprit s’ouvre à de nouvelles possibilités : celles de faire autrement. Ce qui se passe dans cette ouverture est, pour commencer, davantage un « sentir » qu’une prise de conscience intellectuelle. Je me permets d’ajouter ici une évidence : toute ouverture n’est possible que dans un contexte relationnel de qualité. Ce n’est pas parce que l’on fait de la thérapie stratégique que la relation ne compte pas – bien au contraire. C’est grâce à la qualité de la relation et de la communication et à un questionnement stratégique pertinent que l’on accède aux informations nécessaires pour mettre en place une bonne stratégie. Ces trois aspects se soutiennent mutuellement. La communication employée dans le questionnement ou dialogue stratégique tient compte des particularités de la personne et de son problème. Au service de la relation thérapeutique et de l’efficacité et de l’efficience du processus thérapeutique, la communication verbale, paraverbale et non verbale est d’une grande importance. La personne qui consulte doit se sentir écoutée, comprise et rejointe afin de pouvoir accéder en elle-même aux réponses aux questions posées par le thérapeute.
Les compétences communicationnelles s’appliquent naturellement lors du questionnement et, pour reprendre les mots de Milton Erickson, « on parle le langage du patient ». Si nécessaire, les questions cruciales peuvent être posées sur un mode hypnotique pour renforcer leur impact thérapeutique. Le questionnement et la stratégie : la stratégie employée pour résoudre le problème doit épouser le fonctionnement du problème, d’où l’importance de l’avoir bien compris. Techniquement, pour construire une résolution véritable et durable, il faut faire opérer à la personne qui consulte un 180 degrés par rapport à ses tentatives de solution problématiques, ce qui, on le devine, n’est parfois pas une mince affaire. Cela peut nécessiter de la patience et un certain doigté. En effet, nul ne fait exprès de se comporter d’une manière qui l’aggrave, ou d’entretenir des pensées qui vont finir par alimenter sa souffrance.
Dit autrement, l’investigation ou questionnement stratégique doit pouvoir mettre au jour des redondances, lesquelles correspondent à une limitation des possibilités de répondre à certaines situations, ce qui génère de la souffrance. Sur la base de la connaissance qui émergera et qui sera au fur et à mesure partagée avec le patient, nous pourrons donner des indications thérapeutiques visant à l’amener à changer les réactions qui alimentaient les perceptions problématiques, et à modifier les perceptions qui sous-tendaient ces réactions, créant ainsi de nouvelles possibilités – de nouvelles redondances – plus satisfaisantes pour lui, autrement dit des solutions qui fonctionnent.
Le questionnement ou dialogue stratégique permet de mettre en lumière des particularités qui vont faire une grande différence au niveau de l’efficacité du processus de résolution du problème, et par conséquent de l’optimisme thérapeutique. La finesse du questionnement est déterminée par l’expérience du thérapeute. Illustration : une jeune fille de 16 ans consulte pour ce qu’elle et sa mère appellent des « attaques de panique », des « crises d’angoisse » et « beaucoup de stress ». Ne parvenant plus à aller en cours, elle a été déscolarisée dès le deuxième mois de l’année scolaire, et nous sommes en mai. Elle a perdu une année et va devoir redoubler à la rentrée prochaine. Le questionnement stratégique révèle que c’est une phobie de vomir qui déclenche ces moments de grand malêtre (même si elle n’a jamais vomi en public), un contrôle de ce qu’elle mange (pour éviter d’avoir mal au ventre et éventuellement de vomir) et de ses sensations physiques (elle voudrait évidemment éviter de se sentir mal) ; elle a un comportement d’évitement qui s’est généralisé (au moment où nous la voyons, elle du mal à sortir de chez elle pour voir des amis) et toute une série de pensées catastrophiques qui s’activent dès qu’elle doit faire quelque chose, et même désormais lorsqu’elle reste dans sa chambre.
Ce qu’elle-même et son entourage ont tenté jusqu’à présent n’a pas fonctionné ; de sa part : respirer, penser positif, chercher à se détendre ou se distraire ; de la part de ses proches : protéger, rassurer, encourager, exhorter... Autant d’éléments que le thérapeute doit avoir identifiés afin de ne pas les conseiller ! En poursuivant le dialogue stratégique, il apparaît qu’en plus d’éviter les situations, la patiente a d’autres tentatives de solution : elle prend de nombreuses précautions ; par exemple, elle doit toujours avoir certains objets dans son sac « au cas où », comme son téléphone, sa vapoteuse, une bouteille d’eau et des anxiolytiques qu’elle consomme au besoin ; elle ne reste jamais plus de vingt minutes dans une voiture ; son apparence doit toujours être impeccable pour « éviter des stress supplémentaires » – on comprend ainsi que dans l’espoir de se rassurer elle tente non seulement de contrôler ses propres sensations, mais aussi la perception que les autres (pense-t-elle) pourraient avoir d’elle. Et quand le stress est trop intense, elle se gratte jusqu’au sang (scarification) pour se distraire et tenter de le faire baisser – mais le soulagement dure peu. Elle dispose également d’un fort système de soutien, avec une maman très disponible pour l’aider, la conduire, la ramener en voiture, etc., dès qu’elle ne se sent pas bien.
En nous intéressant à ses pensées catastrophiques et en posant des questions discriminantes, nous comprenons qu’elle ne redoute pas que les choses se passent mal, mais plutôt qu’elle est convaincue que les désastres qu’elle projette vont bien avoir lieu ; une distinction qui va nous permettre de proposer tout de suite une indication thérapeutique ciblée (questionnée en début de deuxième séance, la patiente répondra qu’en effet les catastrophes projetées ne se sont jamais réellement produites et que le fait de le reconnaître lui a procuré un soulagement... maintenant, elle a « juste très peur » que les malheurs arrivent, ce qui justifiera le recours à une prescription différente).
Toutes ces informations ont été recueillies dans la première demi-heure de cette première rencontre au cours de ce que l’on pourrait appeler « une agréable conversation », qui n’a rien à voir avec un interrogatoire, et qui comporte aussi nombre de reformulations et de recadrages. La patiente – elle le dira spontanément à la fin de la séance – a l’impression que l’on s’intéresse vraiment à elle et, bien qu’elle avoue s’être sentie au début stressée de devoir parler de ce qui la fait souffrir, se trouve plutôt soulagée à l’issue du rendez- vous. Ces déclarations nous éclairent elles aussi sur le fonctionnement du problème.
On recourt bien évidemment au questionnement stratégique à toutes les étapes du processus thérapeutique. Et ceci notamment pour comprendre comment le patient a vécu le temps écoulé entre les rendez-vous, ce qui s’est passé pour lui lorsqu’il a appliqué les consignes thérapeutiques qui lui ont été données à la fin de la séance précédente, et comment il perçoit sa situation à l’instant T. Lorsque les choses fonctionnent, le questionnement éclaire la résolution du problème. Quand ce que l’on a mis en place n’a pas produit les résultats escomptés, le questionnement stratégique doit être réinitialisé.
Le questionnement ou dialogue stratégique inclut le patient dans le processus et renforce la qualité de la relation thérapeutique. Il est très rassurant pour une personne qui, souvent, n’en est pas à sa première tentative thérapeutique, de sentir que le thérapeute n’a pas peur de s’intéresser de près à son problème, aussi sévère ou embarrassant soit-il, et sait poser les bonnes questions. Il est aussi très soulageant pour elle de remarquer que ses réponses sont prises en compte et qu’elle-même devient partie prenante du processus. N’oublions jamais que le spécialiste du problème, c’est ...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Nathalie Koralnik Enseigne l’approche systémique et stratégique brève et l’hypnose ericksonienne à l’Institut Gregory Bateson (IGB). Elle consulte en cabinet privé dans la région lyonnaise en français, anglais et italien, et supervise des équipes socio-éducatives dans sa région. Egalement traductrice et interprète, elle traduit des séminaires et des ouvrages dans ses domaines de compétence.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Comment pourriez-vous aller plus mal ? Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
UNE QUESTION PARADOXALE DANS LA DÉPRESSION POUR « REGONFLER LES PNEUS ET REPRENDRE LA ROUTE » Pierre JEANNE-JULIEN.
Demander à une patiente en souffrance dépressive ce qu’elle pourrait faire pour aggraver la situation peut paraître une approche trop paradoxale, sauf si cette question a pour effet d’amorcer chez elle un changement pour la reconnecter au présent et à la vie. Madame L. se présente accompagnée de son mari pour un premier entretien. Elle aborde immédiatement sa situation en se disant désespérée, très abattue et en expliquant que depuis deux ans maintenant elle a perdu toute énergie. Elle se montre très inquiète pour l’avenir : « Vous savez docteur, je ne peux plus rien faire, je n’arrive plus à rien, pour sortir il faut que mon mari m’accompagne parce que moi je ne peux plus le faire, le matin je n’arrive pas à sortir du lit et même pour préparer les repas je n’ai plus d’idées et je ne sais plus quoi faire, je n’arrive même plus à cuisiner… »
Elle évoque cette perte d’énergie comme étant liée à la sensation d’être devenue inutile depuis qu’elle n’est plus sollicitée par ses enfants pour garder des petits-enfants, devenus maintenant adolescents et plus autonomes. Elle parle de sa tristesse, de ses efforts pour aller mieux, en vain, disant que toutes les prises en charge médicales et les traitements dont elle bénéficie ne lui apportent pas de soulagement notable. L’évocation du passé alimente la tristesse d’un paradis perdu, l’avenir n’est qu’une inquiétude impossible à envisager et le présent une plainte continuelle dont elle commence à redouter que cela use son mari qui pourrait bien lui aussi finir par flancher.
« Aidez-moi, répète-t-elle régulièrement tout en ajoutant immédiatement : vous savez, je crois que rien ne peut m’aider, je suis perdue... » C’est donc à la fois la dépression, la tristesse, l’angoisse, le désespoir qui se mélangent dans tout ce qu’elle dit et ressent. D’un point de vue stratégique, cette femme est dans une situation bloquée, qu’avec raison elle n’accepte pas, et contre laquelle elle se débat sans résultats. Que ce soient les efforts inutiles, les plaintes sur le passé ou l’angoisse de l’avenir, elle se heurte à chaque fois au mur de l’impuissance et du découragement.
Ses tentatives de solution aggravent toujours plus sa situation et accentuent son isolement relationnel qui à son tour augmente sa souffrance. Il est donc urgent d’interrompre ce cercle vicieux en bloquant à la fois les projections temporelles et les efforts inutiles. Le premier objectif thérapeutique est donc d’obtenir qu’elle réussisse à accepter de ne plus chercher à améliorer sa situation dans l’immédiat, et de réussir à diminuer autant que possible ses ruminations sur le passé et l’avenir.
Une métaphore (un peu triviale mais efficace) d’une part et une question paradoxale de l’autre vont permettre d’atteindre ce premier objectif.
- Thérapeute : « Vous venez de m’expliquer que rien ne peut vous aider et que tout ce que les médecins ont fait n’a pas eu d’effet suffisant pour vous, est-ce que c’est bien cela ?
- Madame L. : Oui, c’est encore pire qu’avant, j’ai fait tout ce qu’ils m’ont dit mais rien ne peut m’aider.
- Th. : Et vous avez quand même continué à vouloir aller mieux, vous avez continué à faire des efforts ou bien vous avez cessé de chercher à améliorer votre situation ?
- Madame L. : J’essaye de faire des choses mais je n’y arrive pas, je suis trop fatiguée et vous savez, je ne suis plus capable de rien faire. Au début j’essayais de voir encore des amies mais je n’y arrive plus, je n’arrive plus à sortir de chez moi.
- Th. : Donc, vous avez continué à essayer de faire des choses.
- Madame L. : Oui.
- Th. : Et quand vous faites cela, vous trouvez un peu de satisfaction à voir que vous essayez d’aller mieux ou bien cela vous décourage encore plus ?
- Madame L. : Non, cela me décourage parce que je n’y arrive pas et je ne vais pas mieux. Au contraire, je n’arrive plus à rien faire.
- Th. : Est-ce que cela signifie que quand vous faites des efforts cela aggrave votre situation ? La patiente marque un temps de silence et regarde de façon pensive. Cette première proposition de restructuration commence à amorcer le changement de point de vue que ce dialogue vise à produire. Elle finit par acquiescer légèrement sur le fait que les efforts aggravent sa situation...
- Madame L. : Oui, c’est possible, en tout cas je n’y arrive pas.
- Th. : Vous me permettez de vous donner une image de votre situation ? Au fond vous êtes un peu comme une voiture dont les quatre pneus seraient crevés. Cette voiture ne peut plus ni avancer, ni reculer. Elle est totalement bloquée, elle ne peut plus bouger. Du coup, comme vous êtes courageuse, vous passez beaucoup de temps à regonfler les pneus, mais comme les crevaisons n’ont pas d’abord été colmatées, eh bien plus vous gonflez et plus l’air s’échappe. Plus vous gonflez, plus cela se dégonfle... et vous vous épuisez. Vous vous souvenez des Shadoks ?... (Léger sourire de la patiente à cette évocation qu’elle est en âge d’avoir connue.)
- Th. : Alors, si vous en êtes d’accord, je vous propose que nous prenions le temps d’identifier toutes les crevaisons, toutes les fuites d’énergie qu’il y a dans votre vie actuelle pour que nous puissions les colmater avant d’envisager de regonfler les pneus et de reprendre la route. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? »
Solliciter ainsi l’accord de la patiente permet de préparer le terrain pour lui faire accepter de se centrer sur le présent et de cesser d’évoquer en permanence le passé ou l’avenir qui sont deux horizons perdus pour elle. Cet enjeu est décisif pour pouvoir travailler sur les processus actuels qui entretiennent le problème, en bloquant les projections passées ou à venir qui entraînent une perpétuelle fuite du réel. La dépression apparaît ainsi comme un imaginaire désespéré qui intoxique le patient par un récit toujours négatif sur lui-même dont il n’arrive plus à sortir. Enfermé dans cette perception étroite de son existence, il se trouve coupé de la vie. Il va s’agir de le reconnecter à la vie en lui permettant de percevoir son implication dans les processus vivants actuels qui influent sur son état. Ces processus dont il est partie prenante et qu’il met en oeuvre sans toujours le réaliser.
- Th. : « Si nous voulons identifier toutes les fuites d’énergie qui vous épuisent sans résultats, il faut que nous réfléchissions à quelque chose d’un peu curieux et même d’un peu absurde. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? Je préfère vous le demander car la question que je dois vous poser va peut-être vous surprendre et pourtant c’est une question extrêmement importante... La patiente acquiesce du regard et se montre captée par l’attente de cette absurdité qui lui est annoncée.
- Th. : Si vous aviez l’idée curieuse de non pas vouloir améliorer les choses, mais de les aggraver. Si vous vouliez aggraver les choses, qu’est-ce qu’il faudrait que vous fassiez ou que vous cessiez de faire ?... Qu’est-ce qu’il faudrait que vous disiez ou que vous cessiez de dire ? Qu’est-ce qu’il faudrait que vous pensiez ou que vous cessiez de penser pour réussir à aggraver votre situation et vous amener à souffrir encore plus ?
- Madame L. : Mais je ne veux pas aggraver les choses ! Vous n’avez pas compris, ma vie est horrible, vous ne vous rendez pas compte, je n’arrive plus à rien, je ne suis même pas capable de savoir ce que je vais faire pour le dîner ce soir, comment je vais faire, je ne suis plus capable de rien…
- Th. : OK, et là quand vous me dites cela, quand vous dites que vous ne pouvez même plus préparer un repas, juste après me l’avoir dit comme vous venez de le faire, qu’est-ce que vous ressentez en vous-même ? Quand vous me dites cela, est-ce que vous êtes soulagée d’avoir pu me le dire, ou bien est-ce que cela vous angoisse encore plus ?
- Madame L. : Non, cela ne me soulage pas, cela m’angoisse encore plus.
- Th. : Vous voulez dire que quand vous dites ce genre de choses cela aggrave la situation ? C’est l’une des fuites d’air qu’il faudrait colmater ?... » Nouveau silence de la patiente qui plonge dans un état hypnotique spontané qui manifeste que la restructuration continue à s’élaborer peu à peu... Au retour de ce silence, elle se montre encore partagée entre l’acquiescement à cette nouvelle perspective et sa difficulté à s’extraire de la plainte. Dans le dialogue avec cette patiente, il faudra toute cette première séance pour peu à peu l’amener à accepter que ses plaintes soient autant de tentatives de solution qui aggravent sa situation. A chaque objection qu’elle mettra en avant pour disqualifier (ou plus justement pour tester) cette nouvelle perspective, la seule réponse sera toujours : « ce que vous venez de dire, cela aggrave ou cela améliore votre situation ? », « vous vous sentez mieux ou moins bien en disant cela ? ».
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
PIERRE JEANNE-JULIEN Psychologue clinicien et psychothérapeute en libéral à Nantes. Formateur en hypnose et thérapies brève stratégique, régulateur du master de thérapie stratégique de l’ARePTA avec le CTS d’Arezzo. Superviseur
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Elle évoque cette perte d’énergie comme étant liée à la sensation d’être devenue inutile depuis qu’elle n’est plus sollicitée par ses enfants pour garder des petits-enfants, devenus maintenant adolescents et plus autonomes. Elle parle de sa tristesse, de ses efforts pour aller mieux, en vain, disant que toutes les prises en charge médicales et les traitements dont elle bénéficie ne lui apportent pas de soulagement notable. L’évocation du passé alimente la tristesse d’un paradis perdu, l’avenir n’est qu’une inquiétude impossible à envisager et le présent une plainte continuelle dont elle commence à redouter que cela use son mari qui pourrait bien lui aussi finir par flancher.
« Aidez-moi, répète-t-elle régulièrement tout en ajoutant immédiatement : vous savez, je crois que rien ne peut m’aider, je suis perdue... » C’est donc à la fois la dépression, la tristesse, l’angoisse, le désespoir qui se mélangent dans tout ce qu’elle dit et ressent. D’un point de vue stratégique, cette femme est dans une situation bloquée, qu’avec raison elle n’accepte pas, et contre laquelle elle se débat sans résultats. Que ce soient les efforts inutiles, les plaintes sur le passé ou l’angoisse de l’avenir, elle se heurte à chaque fois au mur de l’impuissance et du découragement.
Ses tentatives de solution aggravent toujours plus sa situation et accentuent son isolement relationnel qui à son tour augmente sa souffrance. Il est donc urgent d’interrompre ce cercle vicieux en bloquant à la fois les projections temporelles et les efforts inutiles. Le premier objectif thérapeutique est donc d’obtenir qu’elle réussisse à accepter de ne plus chercher à améliorer sa situation dans l’immédiat, et de réussir à diminuer autant que possible ses ruminations sur le passé et l’avenir.
Une métaphore (un peu triviale mais efficace) d’une part et une question paradoxale de l’autre vont permettre d’atteindre ce premier objectif.
- Thérapeute : « Vous venez de m’expliquer que rien ne peut vous aider et que tout ce que les médecins ont fait n’a pas eu d’effet suffisant pour vous, est-ce que c’est bien cela ?
- Madame L. : Oui, c’est encore pire qu’avant, j’ai fait tout ce qu’ils m’ont dit mais rien ne peut m’aider.
- Th. : Et vous avez quand même continué à vouloir aller mieux, vous avez continué à faire des efforts ou bien vous avez cessé de chercher à améliorer votre situation ?
- Madame L. : J’essaye de faire des choses mais je n’y arrive pas, je suis trop fatiguée et vous savez, je ne suis plus capable de rien faire. Au début j’essayais de voir encore des amies mais je n’y arrive plus, je n’arrive plus à sortir de chez moi.
- Th. : Donc, vous avez continué à essayer de faire des choses.
- Madame L. : Oui.
- Th. : Et quand vous faites cela, vous trouvez un peu de satisfaction à voir que vous essayez d’aller mieux ou bien cela vous décourage encore plus ?
- Madame L. : Non, cela me décourage parce que je n’y arrive pas et je ne vais pas mieux. Au contraire, je n’arrive plus à rien faire.
- Th. : Est-ce que cela signifie que quand vous faites des efforts cela aggrave votre situation ? La patiente marque un temps de silence et regarde de façon pensive. Cette première proposition de restructuration commence à amorcer le changement de point de vue que ce dialogue vise à produire. Elle finit par acquiescer légèrement sur le fait que les efforts aggravent sa situation...
- Madame L. : Oui, c’est possible, en tout cas je n’y arrive pas.
- Th. : Vous me permettez de vous donner une image de votre situation ? Au fond vous êtes un peu comme une voiture dont les quatre pneus seraient crevés. Cette voiture ne peut plus ni avancer, ni reculer. Elle est totalement bloquée, elle ne peut plus bouger. Du coup, comme vous êtes courageuse, vous passez beaucoup de temps à regonfler les pneus, mais comme les crevaisons n’ont pas d’abord été colmatées, eh bien plus vous gonflez et plus l’air s’échappe. Plus vous gonflez, plus cela se dégonfle... et vous vous épuisez. Vous vous souvenez des Shadoks ?... (Léger sourire de la patiente à cette évocation qu’elle est en âge d’avoir connue.)
- Th. : Alors, si vous en êtes d’accord, je vous propose que nous prenions le temps d’identifier toutes les crevaisons, toutes les fuites d’énergie qu’il y a dans votre vie actuelle pour que nous puissions les colmater avant d’envisager de regonfler les pneus et de reprendre la route. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? »
Solliciter ainsi l’accord de la patiente permet de préparer le terrain pour lui faire accepter de se centrer sur le présent et de cesser d’évoquer en permanence le passé ou l’avenir qui sont deux horizons perdus pour elle. Cet enjeu est décisif pour pouvoir travailler sur les processus actuels qui entretiennent le problème, en bloquant les projections passées ou à venir qui entraînent une perpétuelle fuite du réel. La dépression apparaît ainsi comme un imaginaire désespéré qui intoxique le patient par un récit toujours négatif sur lui-même dont il n’arrive plus à sortir. Enfermé dans cette perception étroite de son existence, il se trouve coupé de la vie. Il va s’agir de le reconnecter à la vie en lui permettant de percevoir son implication dans les processus vivants actuels qui influent sur son état. Ces processus dont il est partie prenante et qu’il met en oeuvre sans toujours le réaliser.
- Th. : « Si nous voulons identifier toutes les fuites d’énergie qui vous épuisent sans résultats, il faut que nous réfléchissions à quelque chose d’un peu curieux et même d’un peu absurde. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ? Je préfère vous le demander car la question que je dois vous poser va peut-être vous surprendre et pourtant c’est une question extrêmement importante... La patiente acquiesce du regard et se montre captée par l’attente de cette absurdité qui lui est annoncée.
- Th. : Si vous aviez l’idée curieuse de non pas vouloir améliorer les choses, mais de les aggraver. Si vous vouliez aggraver les choses, qu’est-ce qu’il faudrait que vous fassiez ou que vous cessiez de faire ?... Qu’est-ce qu’il faudrait que vous disiez ou que vous cessiez de dire ? Qu’est-ce qu’il faudrait que vous pensiez ou que vous cessiez de penser pour réussir à aggraver votre situation et vous amener à souffrir encore plus ?
- Madame L. : Mais je ne veux pas aggraver les choses ! Vous n’avez pas compris, ma vie est horrible, vous ne vous rendez pas compte, je n’arrive plus à rien, je ne suis même pas capable de savoir ce que je vais faire pour le dîner ce soir, comment je vais faire, je ne suis plus capable de rien…
- Th. : OK, et là quand vous me dites cela, quand vous dites que vous ne pouvez même plus préparer un repas, juste après me l’avoir dit comme vous venez de le faire, qu’est-ce que vous ressentez en vous-même ? Quand vous me dites cela, est-ce que vous êtes soulagée d’avoir pu me le dire, ou bien est-ce que cela vous angoisse encore plus ?
- Madame L. : Non, cela ne me soulage pas, cela m’angoisse encore plus.
- Th. : Vous voulez dire que quand vous dites ce genre de choses cela aggrave la situation ? C’est l’une des fuites d’air qu’il faudrait colmater ?... » Nouveau silence de la patiente qui plonge dans un état hypnotique spontané qui manifeste que la restructuration continue à s’élaborer peu à peu... Au retour de ce silence, elle se montre encore partagée entre l’acquiescement à cette nouvelle perspective et sa difficulté à s’extraire de la plainte. Dans le dialogue avec cette patiente, il faudra toute cette première séance pour peu à peu l’amener à accepter que ses plaintes soient autant de tentatives de solution qui aggravent sa situation. A chaque objection qu’elle mettra en avant pour disqualifier (ou plus justement pour tester) cette nouvelle perspective, la seule réponse sera toujours : « ce que vous venez de dire, cela aggrave ou cela améliore votre situation ? », « vous vous sentez mieux ou moins bien en disant cela ? ».
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
PIERRE JEANNE-JULIEN Psychologue clinicien et psychothérapeute en libéral à Nantes. Formateur en hypnose et thérapies brève stratégique, régulateur du master de thérapie stratégique de l’ARePTA avec le CTS d’Arezzo. Superviseur
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Sur le chemin du pardon: stratégies pour faire la paix avec le passé. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
ROBERTA MILANESE. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Pouvons-nous pardonner à un parent qui ne nous aimait pas ou à celui qui nous a trompé ? Les torts, les injustices, l’abandon, comme un couteau tranchant, peuvent créer des blessures profondes difficiles à guérir et qui peuvent nous accompagner toute notre vie. Cependant, il existe un « baume miraculeux » pour leur traitement, que le monde scientifique n’a redécouvert que depuis trente ans : le pardon. Il est désormais largement démontré que le pardon produit de nombreux effets bénéfiques sur la santé, tant physique que psychologique. En réalité, la science a simplement redécouvert une pratique déjà connue depuis l’Antiquité et qui constitue l’un des principaux enseignements non seulement des grandes religions monothéistes, mais aussi d’autres mouvements religieux, tels que l’hindouisme et le bouddhisme.
Malheureusement, cependant, la voie vers le pardon est pavée de nombreux obstacles et malentendus qui la rendent souvent impraticable. En nous appuyant sur la sagesse ancienne et moderne, comme les stratégies développées dans le domaine de la psychothérapie stratégique brève, nous avons identifié une voie possible pour accéder à la dimension du pardon. Un véritable voyage à travers notre monde émotionnel, pour pouvoir donner un nouveau sens à ce qui nous est arrivé, jusqu’à ce que nous arrivions enfin à « faire la paix avec le passé ».
Le pouvoir thérapeutique du pardon Pendant longtemps le pardon a été regardé avec suspicion par le monde scientifique car il était considéré comme une question purement religieuse. Mais au cours des trente dernières années, un nombre croissant de chercheurs ont commencé à s’intéresser à cette question, démontrant sans équivoque que pardonner est avant tout bon pour ceux qui pardonnent, tant physiquement que psychologiquement. Les pardonneurs ont tendance à avoir un système immunitaire plus fort, une tension artérielle plus basse et moins de symptômes physiques en général. Le pardon est également associé à des niveaux plus faibles de cortisol, l’hormone du stress, qui a tendance à augmenter de façon spectaculaire chez les personnes vivant dans un état de ressentiment chronique. D’un point de vue psychologique, le pardon est lié à des niveaux plus faibles d’anxiété, de fatigue et de dépression, une meilleure qualité de sommeil, une consommation moindre de drogues et de substances telles que le tabac et l’alcool, et une amélioration des relations avec les autres. En fin de compte, le pardon est un baume capable de guérir définitivement les blessures des torts subis et de les transformer en cicatrices, car il peut intervenir efficacement sur les émotions toxiques de ressentiment et de rancune qui continuent de les contaminer, les empêchant de guérir.
Les principaux obstacles au pardon Comme l’a habilement souligné Clive Staples Lewis : « Tout le monde dit que le pardon est une idée merveilleuse, jusqu’à ce qu’ils aient eux-mêmes quelque chose à pardonner. » En fait, il est courant que la route vers le pardon soit pavée de nombreux obstacles. Voyons les principaux ensemble. Le premier obstacle vient du fait de penser que « pardonner » signifie « oublier » et ainsi s’exposer au risque d’être à nouveau blessé. Garder vivant le souvenir des torts subis nous fait croire que nous nous protégeons de la souffrance future, mais en réalité cela finit par infecter continuellement la blessure plutôt que de l’aider à guérir. Pardonner ne signifie pas oublier ce qui s’est passé, mais décider de laisser partir et de ne plus le porter sur soi comme un rocher.
Un autre obstacle est de confondre « pardonner » avec « justifier » ou « excuser ». En réalité, le pardon ne justifie en rien les torts que nous avons subis. En pardonnant, je suis parfaitement conscient que l’autre personne m’a blessé, mais sans cautionner le tort, je décide de pardonner à la personne qui l’a commis. Nous pouvons donc pardonner à quelqu’un sans accepter son geste, et encore moins l’exempter des conséquences de celui-ci, qui peuvent être de nature judiciaire (si l’autre a commis un crime réel) ou personnelles (comme lorsque nous décidons de pardonner mais pas de se réconcilier, déterminant ainsi la fin de la relation).
Un autre obstacle au pardon est lié à notre besoin naturel de justice, qui flirte souvent avec le désir de vengeance. La tentation de ceux qui ont été offensés est de répondre au mal par le mal. En réalité, lorsque la vengeance est envisagée, non seulement elle n’apporte pas la paix, mais elle finit par compliquer encore davantage le malaise de la victime.
À la racine de la difficulté de pardonner, on trouve aussi la tendance à juger et à attendre que les autres respectent nos attentes, c’est-à-dire qu’ils pensent, ressentent et agissent comme nous le ferions à leur place. Une auto-illusion particulièrement nuisible, surtout dans les relations émotionnelles les plus proches, où les attentes sont souvent enveloppées d’une aura d’idéalisation. Prenez, par exemple, la tendance des enfants à idéaliser leurs parents, leur déception lorsque, généralement à l’adolescence, ils découvrent qu’ils ne sont pas aussi parfaits qu’ils le pensaient. Pensez aussi aux parents qui, sans s’en rendre compte, confient à leurs enfants la responsabilité de mener à bien des projets qu’ils n’ont pas pu réaliser. Le jugement présente aussi une autre caractéristique subtile, celle de s’étendre de l’acte à la personne qui l’a accompli. C’est pourquoi une communication que nous considérons comme impolie se traduit par un jugement sur la personne, qui devient « impolie » et qu’un acte agressif la rend considérée comme « mauvaise ».
En réalité, chaque personne est plus grande que sa culpabilité et ne devrait jamais être identifiée à ses actes. Un dernier obstacle au pardon est lié à la confusion entre « pardon » et « réconciliation », c’est-à-dire penser que le pardon doit nécessairement être suivi d’une réconciliation. En réalité, il n’existe pas de relation systématique entre le pardon et la réconciliation : le pardon est un acte unilatéral et intérieur dont le protagoniste est une seule personne (la victime), tandis que la réconciliation implique la victime et l’auteur, qui devraient tous deux être motivés à rétablir une relation. Evidemment, lorsque la réconciliation est possible et souhaitable, elle peut conduire à la réparation de relations importantes, mais, en soi, la réconciliation n’est pas nécessaire pour l’acte de pardon.
Le piège du pardon conditionnel.
Une fois tous les obstacles précédents surmontés, nous nous retrouvons face à un piège souvent caché : celui du « pardon conditionnel ». C’est cette situation dans laquelle nous déclarons être prêts à pardonner mais seulement sous certaines conditions : le fait que l’autre personne répare le tort causé d’une manière ou d’une autre, compense, ou de toute façon se repente. Le pardon conditionnel est dangereux, car il suppose toute une série de conditions qui ne sont pas nécessairement possibles. En fait, le postulat selon lequel ceux qui ont commis des erreurs en sont conscients, le regrettent et désirent le pardon n’est pas seulement peu évident, mais il est souvent illusoire. Ceux qui font des erreurs ne réalisent souvent pas qu’ils ont fait une erreur, ils peuvent même se considérer comme ayant raison ou même apprécier la souffrance qu’ils ont produite. Ils peuvent aussi en être conscients mais n’avoir pas les outils pour changer, ils peuvent également être morts et ne plus pouvoir s’excuser. Tant que nous attendons de l’auteur qu’il répare l’injustice, nous restons impuissants. Le pardon conditionnel est donc une arme à double tranchant qui, au lieu de vous rendre libre, vous enchaîne encore plus à l’agresseur. Le pardon est notre marge de liberté, cela signifie assumer l’entière responsabilité de ce que nous vivons. Pour toutes ces raisons, le pardon conditionnel peut être considéré comme le grand échec du pardon.
Pardon inconditionnel
D’un point de vue étymologique, le terme « pardonner » dérive du mot « donner » où la préposition « pour » – par son sens intensif – confère au verbe « donner » un sens de complétude. Si « donner », par définition, signifie remettre un bien entre les mains d’un autre sans rien recevoir en retour, « pardonner » équivaut à donner totalement et librement. Dans l’acte de pardon, le donneur offre un cadeau gratuit à l’autre en totale liberté, sans rien attendre ni exiger quoi que ce soit, sans créer ni dette ni réciprocité. Avec le pardon, la victime se libère d’une relation avec l’agresseur dominée par des émotions négatives telles que le ressentiment et la haine, tandis que l’agresseur bénéficie de la grâce de pouvoir entamer une nouvelle relation avec lui-même et, parfois, même avec l’offensé.
Le véritable pardon, donc, ne peut être qu’inconditionnel : ceux qui pardonnent ne demandent rien en retour, ils accordent simplement leur pardon et sont libres, ils retrouvent le pouvoir sur leurs émotions et leur vie. Avec le pardon, la victime se libère d’une relation avec l’agresseur dominée par des émotions toxiques qui risquent de la rendre de plus en plus enchaînée et dépendante de l’agresseur. Le pardon, donc, est avant tout un don qui s’est accordé à soi-même avant même de l’être à l’autre. Un journaliste a un jour demandé à Nelson Mandela : « Comment avez-vous réussi à passer près de trente ans dans une minuscule cellule et à pardonner à ceux qui étaient en colère contre vous ? » Et Mandela a répondu : « Quand je suis sorti par la porte qui mènerait à ma liberté, je savais que si je ne laissais pas derrière moi l’amertume et la haine, je resterais toujours en prison. »
Une voie stratégique vers le pardon...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
ROBERTA MILANESE Psychologue, psychothérapeute et chercheuse associée au centre de thérapie stratégique d’Arezzo. Elle collabore depuis plus de vingt-cinq ans avec Giorgio Nardone et elle a largement contribué à l’évolution du modèle de la thérapie stratégique. Elle enseigne dans différentes écoles et universités en Italie et participe à des congrès internationaux en Europe, Etats-Unis et Amérique latine. Elle a publié de nombreux livres traduits dans différentes langues dont en français : Manger beaucoup, à la folie, pas du tout... (avec Giorgio Nardone et Tiziana Verbitz), Surmonter les expériences traumatiques avec la thérapie stratégique (avec Federica Cagnoni), Psychopilules. Pour une utilisation éthique et stratégique des médicaments psychoactifs (avec Alberto Caputo), Le toucher, le remède, la parole... (avec Simona Milanese).
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Malheureusement, cependant, la voie vers le pardon est pavée de nombreux obstacles et malentendus qui la rendent souvent impraticable. En nous appuyant sur la sagesse ancienne et moderne, comme les stratégies développées dans le domaine de la psychothérapie stratégique brève, nous avons identifié une voie possible pour accéder à la dimension du pardon. Un véritable voyage à travers notre monde émotionnel, pour pouvoir donner un nouveau sens à ce qui nous est arrivé, jusqu’à ce que nous arrivions enfin à « faire la paix avec le passé ».
Le pouvoir thérapeutique du pardon Pendant longtemps le pardon a été regardé avec suspicion par le monde scientifique car il était considéré comme une question purement religieuse. Mais au cours des trente dernières années, un nombre croissant de chercheurs ont commencé à s’intéresser à cette question, démontrant sans équivoque que pardonner est avant tout bon pour ceux qui pardonnent, tant physiquement que psychologiquement. Les pardonneurs ont tendance à avoir un système immunitaire plus fort, une tension artérielle plus basse et moins de symptômes physiques en général. Le pardon est également associé à des niveaux plus faibles de cortisol, l’hormone du stress, qui a tendance à augmenter de façon spectaculaire chez les personnes vivant dans un état de ressentiment chronique. D’un point de vue psychologique, le pardon est lié à des niveaux plus faibles d’anxiété, de fatigue et de dépression, une meilleure qualité de sommeil, une consommation moindre de drogues et de substances telles que le tabac et l’alcool, et une amélioration des relations avec les autres. En fin de compte, le pardon est un baume capable de guérir définitivement les blessures des torts subis et de les transformer en cicatrices, car il peut intervenir efficacement sur les émotions toxiques de ressentiment et de rancune qui continuent de les contaminer, les empêchant de guérir.
Les principaux obstacles au pardon Comme l’a habilement souligné Clive Staples Lewis : « Tout le monde dit que le pardon est une idée merveilleuse, jusqu’à ce qu’ils aient eux-mêmes quelque chose à pardonner. » En fait, il est courant que la route vers le pardon soit pavée de nombreux obstacles. Voyons les principaux ensemble. Le premier obstacle vient du fait de penser que « pardonner » signifie « oublier » et ainsi s’exposer au risque d’être à nouveau blessé. Garder vivant le souvenir des torts subis nous fait croire que nous nous protégeons de la souffrance future, mais en réalité cela finit par infecter continuellement la blessure plutôt que de l’aider à guérir. Pardonner ne signifie pas oublier ce qui s’est passé, mais décider de laisser partir et de ne plus le porter sur soi comme un rocher.
Un autre obstacle est de confondre « pardonner » avec « justifier » ou « excuser ». En réalité, le pardon ne justifie en rien les torts que nous avons subis. En pardonnant, je suis parfaitement conscient que l’autre personne m’a blessé, mais sans cautionner le tort, je décide de pardonner à la personne qui l’a commis. Nous pouvons donc pardonner à quelqu’un sans accepter son geste, et encore moins l’exempter des conséquences de celui-ci, qui peuvent être de nature judiciaire (si l’autre a commis un crime réel) ou personnelles (comme lorsque nous décidons de pardonner mais pas de se réconcilier, déterminant ainsi la fin de la relation).
Un autre obstacle au pardon est lié à notre besoin naturel de justice, qui flirte souvent avec le désir de vengeance. La tentation de ceux qui ont été offensés est de répondre au mal par le mal. En réalité, lorsque la vengeance est envisagée, non seulement elle n’apporte pas la paix, mais elle finit par compliquer encore davantage le malaise de la victime.
À la racine de la difficulté de pardonner, on trouve aussi la tendance à juger et à attendre que les autres respectent nos attentes, c’est-à-dire qu’ils pensent, ressentent et agissent comme nous le ferions à leur place. Une auto-illusion particulièrement nuisible, surtout dans les relations émotionnelles les plus proches, où les attentes sont souvent enveloppées d’une aura d’idéalisation. Prenez, par exemple, la tendance des enfants à idéaliser leurs parents, leur déception lorsque, généralement à l’adolescence, ils découvrent qu’ils ne sont pas aussi parfaits qu’ils le pensaient. Pensez aussi aux parents qui, sans s’en rendre compte, confient à leurs enfants la responsabilité de mener à bien des projets qu’ils n’ont pas pu réaliser. Le jugement présente aussi une autre caractéristique subtile, celle de s’étendre de l’acte à la personne qui l’a accompli. C’est pourquoi une communication que nous considérons comme impolie se traduit par un jugement sur la personne, qui devient « impolie » et qu’un acte agressif la rend considérée comme « mauvaise ».
En réalité, chaque personne est plus grande que sa culpabilité et ne devrait jamais être identifiée à ses actes. Un dernier obstacle au pardon est lié à la confusion entre « pardon » et « réconciliation », c’est-à-dire penser que le pardon doit nécessairement être suivi d’une réconciliation. En réalité, il n’existe pas de relation systématique entre le pardon et la réconciliation : le pardon est un acte unilatéral et intérieur dont le protagoniste est une seule personne (la victime), tandis que la réconciliation implique la victime et l’auteur, qui devraient tous deux être motivés à rétablir une relation. Evidemment, lorsque la réconciliation est possible et souhaitable, elle peut conduire à la réparation de relations importantes, mais, en soi, la réconciliation n’est pas nécessaire pour l’acte de pardon.
Le piège du pardon conditionnel.
Une fois tous les obstacles précédents surmontés, nous nous retrouvons face à un piège souvent caché : celui du « pardon conditionnel ». C’est cette situation dans laquelle nous déclarons être prêts à pardonner mais seulement sous certaines conditions : le fait que l’autre personne répare le tort causé d’une manière ou d’une autre, compense, ou de toute façon se repente. Le pardon conditionnel est dangereux, car il suppose toute une série de conditions qui ne sont pas nécessairement possibles. En fait, le postulat selon lequel ceux qui ont commis des erreurs en sont conscients, le regrettent et désirent le pardon n’est pas seulement peu évident, mais il est souvent illusoire. Ceux qui font des erreurs ne réalisent souvent pas qu’ils ont fait une erreur, ils peuvent même se considérer comme ayant raison ou même apprécier la souffrance qu’ils ont produite. Ils peuvent aussi en être conscients mais n’avoir pas les outils pour changer, ils peuvent également être morts et ne plus pouvoir s’excuser. Tant que nous attendons de l’auteur qu’il répare l’injustice, nous restons impuissants. Le pardon conditionnel est donc une arme à double tranchant qui, au lieu de vous rendre libre, vous enchaîne encore plus à l’agresseur. Le pardon est notre marge de liberté, cela signifie assumer l’entière responsabilité de ce que nous vivons. Pour toutes ces raisons, le pardon conditionnel peut être considéré comme le grand échec du pardon.
Pardon inconditionnel
D’un point de vue étymologique, le terme « pardonner » dérive du mot « donner » où la préposition « pour » – par son sens intensif – confère au verbe « donner » un sens de complétude. Si « donner », par définition, signifie remettre un bien entre les mains d’un autre sans rien recevoir en retour, « pardonner » équivaut à donner totalement et librement. Dans l’acte de pardon, le donneur offre un cadeau gratuit à l’autre en totale liberté, sans rien attendre ni exiger quoi que ce soit, sans créer ni dette ni réciprocité. Avec le pardon, la victime se libère d’une relation avec l’agresseur dominée par des émotions négatives telles que le ressentiment et la haine, tandis que l’agresseur bénéficie de la grâce de pouvoir entamer une nouvelle relation avec lui-même et, parfois, même avec l’offensé.
Le véritable pardon, donc, ne peut être qu’inconditionnel : ceux qui pardonnent ne demandent rien en retour, ils accordent simplement leur pardon et sont libres, ils retrouvent le pouvoir sur leurs émotions et leur vie. Avec le pardon, la victime se libère d’une relation avec l’agresseur dominée par des émotions toxiques qui risquent de la rendre de plus en plus enchaînée et dépendante de l’agresseur. Le pardon, donc, est avant tout un don qui s’est accordé à soi-même avant même de l’être à l’autre. Un journaliste a un jour demandé à Nelson Mandela : « Comment avez-vous réussi à passer près de trente ans dans une minuscule cellule et à pardonner à ceux qui étaient en colère contre vous ? » Et Mandela a répondu : « Quand je suis sorti par la porte qui mènerait à ma liberté, je savais que si je ne laissais pas derrière moi l’amertume et la haine, je resterais toujours en prison. »
Une voie stratégique vers le pardon...
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
ROBERTA MILANESE Psychologue, psychothérapeute et chercheuse associée au centre de thérapie stratégique d’Arezzo. Elle collabore depuis plus de vingt-cinq ans avec Giorgio Nardone et elle a largement contribué à l’évolution du modèle de la thérapie stratégique. Elle enseigne dans différentes écoles et universités en Italie et participe à des congrès internationaux en Europe, Etats-Unis et Amérique latine. Elle a publié de nombreux livres traduits dans différentes langues dont en français : Manger beaucoup, à la folie, pas du tout... (avec Giorgio Nardone et Tiziana Verbitz), Surmonter les expériences traumatiques avec la thérapie stratégique (avec Federica Cagnoni), Psychopilules. Pour une utilisation éthique et stratégique des médicaments psychoactifs (avec Alberto Caputo), Le toucher, le remède, la parole... (avec Simona Milanese).
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement stratégique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Dr Jacques-Antoine Malarewicz.
L’auteur se propose ici de questionner le questionnement afin d’en mieux faire ressortir les traits caractéristiques, et notamment la dimension circulaire. Dans sa conduite de l’entretien, le professionnel face au patient doit adapter sa stratégie en fonction de combinaisons complexes, entre paradoxes et confusion, problème et solution, demandes cachées, interactions ou triangulation, « signaux faibles » et « coq-à-l’âne », intuition et improvisation, tout en privilégiant les détours et en s’interdisant les dérobades. Bref, il devra user de toute la dynamique de l’art du questionnement.
« Poser des questions ! » Contrairement aux apparences, cela n’en revient pas simplement à s’enquérir d’une ou de plusieurs informations, au mieux, auprès de la personne ou des personnes qui sont les plus à même de les fournir. Ce n’est pas uniquement faire en sorte de mieux connaître une situation, auquel cas le professionnel/psychothérapeute risque de s’enfermer dans un enjeu assez étroit, comme si son seul rôle pouvait alors s’apparenter à celui d’un policier qui s’évertue à se construire une représentation aussi précise que possible de la réalité à laquelle il se confronte.
Il y a mille et une manières de poser des questions. Qu’en est-il donc de l’éventuelle dimension stratégique du questionnement qui peut être conduit face à un ou plusieurs clients ? Je veux d’emblée préciser que la distinction qui peut être faite avec d’autres formes ou d’autres techniques importe peu car leur usage évolue sans cesse. En effet, sur ce point comme sur bien d’autres, avec l’expérience et l’éloignement de sa formation initiale, chacun rassemble – dans l’improvisation – un bouquet de prises de position qui le caractérise. Au mieux, il puise dans différentes approches des outils qui correspondent à sa personnalité et lui permettent souvent de trahir ses choix initiaux. Je précise d’emblée que la dimension stratégique de cette technique renvoie à une autre notion qui est celle de circularité. De plus, comment ne pas préciser d’emblée que, d’un point de vue historique, cet état d’esprit trouve ses origines dans la pratique de Milton H. Erickson comme les quelques enregistrements disponibles de certains de ses entretiens l’illustrent parfaitement.
En voici des principales caractéristiques.
- La priorité est donnée aux objectifs plutôt qu’aux moyens. Plus exactement, le premier souci du professionnel est de ne pas confondre ces deux dimensions. En effet, dans la plupart des demandes de prises en charge telles qu’elles se présentent, des moyens sont annoncés comme étant des objectifs. Par exemple, « avoir davantage confiance en soi » ou « pouvoir s’affirmer face aux autres » ne sont pas des objectifs en soi mais une des conditions requises afin de mieux répondre à d’autres finalités.
- La complexité des situations est non seulement admise, tolérée ou acceptée mais également favorisée. Cette complexité, en l’occurrence pour un professionnel, peut être définie par le fait qu’il lui est impossible de connaître les limites de son ignorance, autrement dit : il ne sait pas ce qu’il ne sait pas !
- Cette complexité est inhérente à toute forme de communication. Il en résulte que le parti pris du professionnel n’est pas de simplifier la situation, notamment par l’usage abusif de modèles et de théories, mais de la complexifier.
- Du point précédent résulte le fait qu’être stratégique c’est avant tout savoir manier les paradoxes et la confusion. Il s’agit d’être, en quelque sorte, plus inventif que ce que proposent les évidences et de ne pas aller, comme cela est tentant et donc banal, vers une simplification de la situation.
- Les paradoxes sont des étranges objets porteurs d’interactions qui présentent plusieurs facettes à la fois, sans qu’aucune d’entre elles puisse prétendre être plus pertinente ou plus éclairante que les autres. Autrement dit, devant cette pluralité d’approches possibles, s’impose la perplexité et, parfois, l’amusement ou, tout à l’inverse, le découragement.
- Dans le même registre, un des paradoxes fondamentaux, de nature encore une fois systémique, en revient à considérer que tout problème est également une solution ! Dès lors, il est impossible de prendre simplement en compte un problème en tant que problème, sans envisager également de l’aborder en considérant qu’il est également une solution. Ces deux approches coexistent mais à des niveaux logiques différents, là est toute la difficulté car il s’agit bien d’identifier ces différents niveaux. Ainsi un problème à un niveau du système, notamment lorsqu’un individu est dit porteur d’un problème spécifique, est une solution pour l’ensemble du système. Cette manière de voir les choses implique, dans toute la mesure du possible, de se donner les moyens de travailler avec l’ensemble de ce système, c’est-à-dire le couple et/ou la famille.
- Le professionnel met toute son énergie dans le fait de rester maître du cadre de la discussion. Autrement dit, il veille à être en position haute sur les « où, quand, comment » de la discussion, et en position basse sur la teneur et la valeur des informations partagées. D’une façon générale, ce qui fonde cette attitude est qu’il considère que le cadre détermine le contenu.
- De même – autre paradoxe – l’improvisation est la règle. Pour chaque situation doivent, dans toute la mesure du possible, émerger des prises de positions qui ne s’insèrent pas nécessairement dans un schéma, ou une catégorie de schémas préétablis. D’où, là encore, la méfiance vis-à-vis des modèles qui n’ont de valeur que dans leur dimension consensuelle.
- L’alliance est constamment recherchée avec les compétences homéostasiques du ou des patients. C’est moins l’empathie envers les personnes qui importe que le respect de cette homéostasie, ce qui en revient à considérer que les potentialités de non-changement de tout un chacun sont – au moins – aussi importantes que ses besoins de changement.
- L’indirectivité est ici essentielle. C’est en biais, c’est-à-dire par l’oblique, que les situations sont abordées grâce à ces constants détours qui peuvent adopter des cheminements surprenants, incongrus ou inhabituels. Cette indirectivité est d’autant plus pertinente que chaque interlocuteur tente de rester dans son rôle afin de satisfaire ses propres intérêts et de faire valoir son seul point de vue.
- C’est ainsi que certains termes dans le questionnement, qui sont également des tics de langage, doivent être bannis. Ainsi, « on », « nous », « peut-être », « un peu » ou encore l’usage du verbe « penser », sont à exclure car ils induisent les dérobades et une trop grande subjectivité, ce qui risque d’aboutir à un non-engagement des personnes pourtant, selon toutes les apparences, actrices de la situation.
- La mise en évidence des demandes cachées ou des besoins qui vont bien au-delà de ce qui est annoncé est déterminante. Etre stratégique consiste alors à répondre à ces différents niveaux de logique, ce qui n’est possible, encore une fois, que dans la pleine acceptation de la complexité des situations.
- C’est ainsi qu’une des manières de décrire l’état d’esprit dans lequel un professionnel utilise ce genre de technique est de considérer que son objectif n’est pas de s’enrichir lui-même, bien évidemment en termes de quantité ou de qualité d’informations, mais de faire émerger, à l’intention de ceux-là même qui les produisent, des représentations nouvelles de la situation.
- L’importance accordée aux triangulations et aux alliances qui en découlent ne peut être ignorée. Ces notions s’appuient sur le fait qu’au coeur des relations duelles au moins un troisième terme est toujours présent.
- Ces notions de triangulation et d’alliance prennent une importance encore plus immédiate lorsqu’il est question de travailler avec un couple ou une famille. Dès lors se forment une multitude de triangulations et d’alliances tournantes qui dynamisent la discussion.
- La circularité est donc ici une des principales sources de la complexité. Ainsi lorsque deux personnes se rencontrent, elles évoquent toujours un tiers qui peut être un autre individu, une idée, un projet ou une notion aussi subjective, par exemple, qu’une banale séance de psychothérapie ou une prise de rendez-vous. Ce troisième sommet du triangle peut lui-même être l’objet d’une alliance ou d’un rejet. En ce cas, l’art du questionnement consiste également, pour un professionnel, à faire en sorte de construire une alliance contre lui. Il reste alors toujours maître du cadre de son intervention.
- La mise en confusion, qui mobilise elle-même l’effet de surprise, l’inattendu ou encore ce qu’on appelle le « coq-à-l’âne », en revient à éloigner toute rationalité afin de permettre de prendre des chemins de traverse jusqu’à envisager des solutions – jusque-là – impossibles à envisager.
- Dans ce type de technique, chaque terme utilisé est déterminant, tous les mots comptent. Ceux-ci trouvent leur pertinence tout autant par ce qu’ils signifient immédiatement que par ce qu’ils évoquent, même de très loin. Il reste que ce n’est pas ce qui est dit qui importe que ce qui est perçu par autrui. Ainsi, s’entendre et s’écouter, c’est-à-dire diminuer cette distance, est d’abord affaire de précision dans les termes choisis.
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Dr Jacques-Antoine Malarewicz. Psychiatre, thérapeute familial, auteur de plusieurs ouvrages sur Milton H. Erickson, sur l’approche systémique et l’orientation stratégique, mais aussi sur le couple et plus récemment sur Otto Weininger. Il poursuit son activité comme consultant en entreprise et psychothérapeute.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
« Poser des questions ! » Contrairement aux apparences, cela n’en revient pas simplement à s’enquérir d’une ou de plusieurs informations, au mieux, auprès de la personne ou des personnes qui sont les plus à même de les fournir. Ce n’est pas uniquement faire en sorte de mieux connaître une situation, auquel cas le professionnel/psychothérapeute risque de s’enfermer dans un enjeu assez étroit, comme si son seul rôle pouvait alors s’apparenter à celui d’un policier qui s’évertue à se construire une représentation aussi précise que possible de la réalité à laquelle il se confronte.
Il y a mille et une manières de poser des questions. Qu’en est-il donc de l’éventuelle dimension stratégique du questionnement qui peut être conduit face à un ou plusieurs clients ? Je veux d’emblée préciser que la distinction qui peut être faite avec d’autres formes ou d’autres techniques importe peu car leur usage évolue sans cesse. En effet, sur ce point comme sur bien d’autres, avec l’expérience et l’éloignement de sa formation initiale, chacun rassemble – dans l’improvisation – un bouquet de prises de position qui le caractérise. Au mieux, il puise dans différentes approches des outils qui correspondent à sa personnalité et lui permettent souvent de trahir ses choix initiaux. Je précise d’emblée que la dimension stratégique de cette technique renvoie à une autre notion qui est celle de circularité. De plus, comment ne pas préciser d’emblée que, d’un point de vue historique, cet état d’esprit trouve ses origines dans la pratique de Milton H. Erickson comme les quelques enregistrements disponibles de certains de ses entretiens l’illustrent parfaitement.
En voici des principales caractéristiques.
- La priorité est donnée aux objectifs plutôt qu’aux moyens. Plus exactement, le premier souci du professionnel est de ne pas confondre ces deux dimensions. En effet, dans la plupart des demandes de prises en charge telles qu’elles se présentent, des moyens sont annoncés comme étant des objectifs. Par exemple, « avoir davantage confiance en soi » ou « pouvoir s’affirmer face aux autres » ne sont pas des objectifs en soi mais une des conditions requises afin de mieux répondre à d’autres finalités.
- La complexité des situations est non seulement admise, tolérée ou acceptée mais également favorisée. Cette complexité, en l’occurrence pour un professionnel, peut être définie par le fait qu’il lui est impossible de connaître les limites de son ignorance, autrement dit : il ne sait pas ce qu’il ne sait pas !
- Cette complexité est inhérente à toute forme de communication. Il en résulte que le parti pris du professionnel n’est pas de simplifier la situation, notamment par l’usage abusif de modèles et de théories, mais de la complexifier.
- Du point précédent résulte le fait qu’être stratégique c’est avant tout savoir manier les paradoxes et la confusion. Il s’agit d’être, en quelque sorte, plus inventif que ce que proposent les évidences et de ne pas aller, comme cela est tentant et donc banal, vers une simplification de la situation.
- Les paradoxes sont des étranges objets porteurs d’interactions qui présentent plusieurs facettes à la fois, sans qu’aucune d’entre elles puisse prétendre être plus pertinente ou plus éclairante que les autres. Autrement dit, devant cette pluralité d’approches possibles, s’impose la perplexité et, parfois, l’amusement ou, tout à l’inverse, le découragement.
- Dans le même registre, un des paradoxes fondamentaux, de nature encore une fois systémique, en revient à considérer que tout problème est également une solution ! Dès lors, il est impossible de prendre simplement en compte un problème en tant que problème, sans envisager également de l’aborder en considérant qu’il est également une solution. Ces deux approches coexistent mais à des niveaux logiques différents, là est toute la difficulté car il s’agit bien d’identifier ces différents niveaux. Ainsi un problème à un niveau du système, notamment lorsqu’un individu est dit porteur d’un problème spécifique, est une solution pour l’ensemble du système. Cette manière de voir les choses implique, dans toute la mesure du possible, de se donner les moyens de travailler avec l’ensemble de ce système, c’est-à-dire le couple et/ou la famille.
- Le professionnel met toute son énergie dans le fait de rester maître du cadre de la discussion. Autrement dit, il veille à être en position haute sur les « où, quand, comment » de la discussion, et en position basse sur la teneur et la valeur des informations partagées. D’une façon générale, ce qui fonde cette attitude est qu’il considère que le cadre détermine le contenu.
- De même – autre paradoxe – l’improvisation est la règle. Pour chaque situation doivent, dans toute la mesure du possible, émerger des prises de positions qui ne s’insèrent pas nécessairement dans un schéma, ou une catégorie de schémas préétablis. D’où, là encore, la méfiance vis-à-vis des modèles qui n’ont de valeur que dans leur dimension consensuelle.
- L’alliance est constamment recherchée avec les compétences homéostasiques du ou des patients. C’est moins l’empathie envers les personnes qui importe que le respect de cette homéostasie, ce qui en revient à considérer que les potentialités de non-changement de tout un chacun sont – au moins – aussi importantes que ses besoins de changement.
- L’indirectivité est ici essentielle. C’est en biais, c’est-à-dire par l’oblique, que les situations sont abordées grâce à ces constants détours qui peuvent adopter des cheminements surprenants, incongrus ou inhabituels. Cette indirectivité est d’autant plus pertinente que chaque interlocuteur tente de rester dans son rôle afin de satisfaire ses propres intérêts et de faire valoir son seul point de vue.
- C’est ainsi que certains termes dans le questionnement, qui sont également des tics de langage, doivent être bannis. Ainsi, « on », « nous », « peut-être », « un peu » ou encore l’usage du verbe « penser », sont à exclure car ils induisent les dérobades et une trop grande subjectivité, ce qui risque d’aboutir à un non-engagement des personnes pourtant, selon toutes les apparences, actrices de la situation.
- La mise en évidence des demandes cachées ou des besoins qui vont bien au-delà de ce qui est annoncé est déterminante. Etre stratégique consiste alors à répondre à ces différents niveaux de logique, ce qui n’est possible, encore une fois, que dans la pleine acceptation de la complexité des situations.
- C’est ainsi qu’une des manières de décrire l’état d’esprit dans lequel un professionnel utilise ce genre de technique est de considérer que son objectif n’est pas de s’enrichir lui-même, bien évidemment en termes de quantité ou de qualité d’informations, mais de faire émerger, à l’intention de ceux-là même qui les produisent, des représentations nouvelles de la situation.
- L’importance accordée aux triangulations et aux alliances qui en découlent ne peut être ignorée. Ces notions s’appuient sur le fait qu’au coeur des relations duelles au moins un troisième terme est toujours présent.
- Ces notions de triangulation et d’alliance prennent une importance encore plus immédiate lorsqu’il est question de travailler avec un couple ou une famille. Dès lors se forment une multitude de triangulations et d’alliances tournantes qui dynamisent la discussion.
- La circularité est donc ici une des principales sources de la complexité. Ainsi lorsque deux personnes se rencontrent, elles évoquent toujours un tiers qui peut être un autre individu, une idée, un projet ou une notion aussi subjective, par exemple, qu’une banale séance de psychothérapie ou une prise de rendez-vous. Ce troisième sommet du triangle peut lui-même être l’objet d’une alliance ou d’un rejet. En ce cas, l’art du questionnement consiste également, pour un professionnel, à faire en sorte de construire une alliance contre lui. Il reste alors toujours maître du cadre de son intervention.
- La mise en confusion, qui mobilise elle-même l’effet de surprise, l’inattendu ou encore ce qu’on appelle le « coq-à-l’âne », en revient à éloigner toute rationalité afin de permettre de prendre des chemins de traverse jusqu’à envisager des solutions – jusque-là – impossibles à envisager.
- Dans ce type de technique, chaque terme utilisé est déterminant, tous les mots comptent. Ceux-ci trouvent leur pertinence tout autant par ce qu’ils signifient immédiatement que par ce qu’ils évoquent, même de très loin. Il reste que ce n’est pas ce qui est dit qui importe que ce qui est perçu par autrui. Ainsi, s’entendre et s’écouter, c’est-à-dire diminuer cette distance, est d’abord affaire de précision dans les termes choisis.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves sur les Questionnements Thérapeutiques....
Dr Jacques-Antoine Malarewicz. Psychiatre, thérapeute familial, auteur de plusieurs ouvrages sur Milton H. Erickson, sur l’approche systémique et l’orientation stratégique, mais aussi sur le couple et plus récemment sur Otto Weininger. Il poursuit son activité comme consultant en entreprise et psychothérapeute.
Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement thérapeutique. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires. Par Julien BETBÈZE
Wilfrid Martineau a accepté d’être rédacteur en chef invité pour ce numéro « Hors-Série » sur le questionnement thérapeutique. Si je lui ai demandé de coordonner ce numéro, c’est en raison de sa capacité de percevoir l’unité des thérapies brèves et de l’hypnose ericksonienne. De plus, sa grande expérience de thérapeute et d’enseignant lui permet d’intégrer cette unité tout au long du processus thérapeutique. Il ne s’agit pas de connaître tous les types de questions, mais de saisir l’intention de chaque question dans un contexte singulier, afin de favoriser le processus de créativité chez le patient et le thérapeute.
Le questionnement ne cherche pas simplement à obtenir des réponses du sujet mais à faire émerger, à partir de ses réponses, de nouvelles histoires dans lesquelles la perception du sujet sera élargie. Alors il pourra retrouver la capacité d’accueillir ses propres ressentis sensoriels et d’expérimenter une subjectivité vivante au sein même de sa vie relationnelle.
Ainsi les questions ne deviennent thérapeutiques que si elles rendent possible la reconnection avec la sécurité relationnelle, l’estime de soi et le monde des valeurs. Et c’est lorsque, suite à une pertubation existentielle, le sujet ne parvient plus à une telle reconnection, que le thérapeute doit être particulièrement attentif à sa position et au type de langage qu’il utilise comme support du questionnement ; cela passe par une observation de la manière dont le sujet entend l’intention des questions et développe une nouvelle capacité à répondre, non à partir du mental, mais à partir d’une expérience partagée. Dans cet espace partagé, l’accordage redonne sa place à la créativité et rend possible une prise de position s’appuyant sur une vie où les actions sont en lien avec la liberté.
La responsabilité des thérapeutes dans les conversations est de développer des récits de progrès, en étant attentifs au thème des exceptions par rapport au problème et aux ressources en lien avec les objectifs. Il est important de saisir que l’exception doit être décrite comme un phénomène de résistance au sein même de l’espace problème, et les ressources comme des ressources relationnelles en lien avec des actions ayant du sens.
Si nous comprenons le questionnement comme l’utilisation d’un langage visant un changement de perception, nous pouvons dire que, pour que le questionnement soit stratégique, il doit faire émerger de nouvelles histoires où s’ouvre un espace dans lequel les actions sont en lien avec les intentions, remettant ainsi en place les processus d’accordage. En ce sens, toutes les thérapies brèves sont des approches qui rendent possibles les expériences de coopération, ce que Milton Erickson décrit comme étant le sens des conversations hypnotiques.
Dr Julien Betbèze Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Le questionnement ne cherche pas simplement à obtenir des réponses du sujet mais à faire émerger, à partir de ses réponses, de nouvelles histoires dans lesquelles la perception du sujet sera élargie. Alors il pourra retrouver la capacité d’accueillir ses propres ressentis sensoriels et d’expérimenter une subjectivité vivante au sein même de sa vie relationnelle.
Ainsi les questions ne deviennent thérapeutiques que si elles rendent possible la reconnection avec la sécurité relationnelle, l’estime de soi et le monde des valeurs. Et c’est lorsque, suite à une pertubation existentielle, le sujet ne parvient plus à une telle reconnection, que le thérapeute doit être particulièrement attentif à sa position et au type de langage qu’il utilise comme support du questionnement ; cela passe par une observation de la manière dont le sujet entend l’intention des questions et développe une nouvelle capacité à répondre, non à partir du mental, mais à partir d’une expérience partagée. Dans cet espace partagé, l’accordage redonne sa place à la créativité et rend possible une prise de position s’appuyant sur une vie où les actions sont en lien avec la liberté.
La responsabilité des thérapeutes dans les conversations est de développer des récits de progrès, en étant attentifs au thème des exceptions par rapport au problème et aux ressources en lien avec les objectifs. Il est important de saisir que l’exception doit être décrite comme un phénomène de résistance au sein même de l’espace problème, et les ressources comme des ressources relationnelles en lien avec des actions ayant du sens.
Si nous comprenons le questionnement comme l’utilisation d’un langage visant un changement de perception, nous pouvons dire que, pour que le questionnement soit stratégique, il doit faire émerger de nouvelles histoires où s’ouvre un espace dans lequel les actions sont en lien avec les intentions, remettant ainsi en place les processus d’accordage. En ce sens, toutes les thérapies brèves sont des approches qui rendent possibles les expériences de coopération, ce que Milton Erickson décrit comme étant le sens des conversations hypnotiques.
Dr Julien Betbèze Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite du Hors-Série 20 de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves. HS20 sur les Questionnements Thérapeutiques. 06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le questionnement, outil de relation et de coopération. Revue Hypnose et Thérapies Brèves HS20.
Dr Wilfrid MARTINEAU
Le langage est au centre de la thérapie, langage du corps parfois, mais langage verbal encore plus souvent. Et le questionnement en est la cheville ouvrière, qui par sa forme imprime ou non la coopération entre le consultant et le thérapeute, cette fameuse alliance si délicate à mettre en place.
En thérapie, nous sommes loin d’un questionnement clinique dans lequel les interventions sont centrées sur le thérapeute pour éclairer ses connaissances. Non, le questionnement est centré sur l’expérience du patient, sur son savoir pour lui révéler ce qu’il ignore de lui-même, comme si la question pouvait être un outil révélateur au même titre qu’un produit photographique permet le développement du film et son tirage. Mais s’il se limitait à cela, il n’ouvrirait pas l’avenir. Outil de relation et de coopération, s’il est bien utilisé par le thérapeute, il permet un engagement réciproque et la découverte de l’implicite dans les mots comme dans les actions qui sous-tendent d’une certaine manière l’identité du sujet et sans doute d’entrevoir ses projections du futur. Les articles de ce numéro spécial, sous des formes diverses, viennent nous éclairer sur la façon dont le questionnement peut opérer dans un large éventail de possibilités qui vont de l’hypnose thérapeutique en passant par les principaux courants de thérapie brève.
Jacques-Antoine Malarewicz vient nous parler de stratégie dans la relation thérapeutique familiale en insistant sur la circularité et la triangulation, fondements de l’approche systémique. Il rejoint en les nuançant les approches stratégiques très structurées développées dans les mouvements de Palo Alto et d’Arezzo, parfaitement illustrées dans les articles de Roberta Milanese, Pierre Jeanne-Julien et Nathalie Koralnik. Il s’agit toujours, par l’usage du paradoxe, de l’image forte, de la question provocatrice de créer un décalage propre à engendrer une émotion qui fera « bouger les lignes » en vue d’opérer le changement attendu. Le recadrage est là !
Les approches centrées compétences ou solutions sont bien développées dans des articles cliniques très complémentaires. Marie-Christine Cabié fait une présentation extrêmement claire de l’approche centrée solutions.
Emmanuel Malphettes nous fait entrer dans le monde de l’autre par la « question miracle » et invite à tisser autour du miracle une toile de questions qui enrichit la vision du patient, tandis qu’Arnaud Zeman nous laisse entrevoir comment passer de l’espace problème dans lequel est englué le sujet vers l’espace solution.
Catherine Gentric-Vallée et Liliana Fodorean font une présentation très vivante à deux voix de l’hypnose d’acceptation, développée par Alain Vallée, par des vignettes cliniques qui mettent en valeur la subtilité du questionnement centré sur les sensations corporelles et leur écho émotionnel.
Dans un registre différent, Dominique Megglé nous enseigne, grâce à des explications lumineuses, la manière de mener un entretien et de passer d’un questionnement clinique à un questionnement thérapeutique hypnotique au cours d’une « simple » conversation.
Éric Bardot nous évoque la singularité du questionnement en TLMR en insistant sur la qualité de la rencontre par un accordage et une synchronisation qui permettent de suivre le patient pas à pas vers un engagement réciproque en confiance pour favoriser l’émergence d’une expérience nouvelle.
Enfin, Gérard Ostermann nous fait vivre l’intensité du questionnement narratif, dans l’approche thérapeutique d’un trouble addictif, qui vient interroger, au-delà de l’objectif, le sens que souhaite suivre le sujet dans sa vie pour que les actions soient au plus près de ses intentions. Ce questionnement si subtil permet au sujet, malgré les aléas de l’évolution, de prendre de la distance vis-à-vis d’un produit rentré par effraction au coeur de son existence.
06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
En thérapie, nous sommes loin d’un questionnement clinique dans lequel les interventions sont centrées sur le thérapeute pour éclairer ses connaissances. Non, le questionnement est centré sur l’expérience du patient, sur son savoir pour lui révéler ce qu’il ignore de lui-même, comme si la question pouvait être un outil révélateur au même titre qu’un produit photographique permet le développement du film et son tirage. Mais s’il se limitait à cela, il n’ouvrirait pas l’avenir. Outil de relation et de coopération, s’il est bien utilisé par le thérapeute, il permet un engagement réciproque et la découverte de l’implicite dans les mots comme dans les actions qui sous-tendent d’une certaine manière l’identité du sujet et sans doute d’entrevoir ses projections du futur. Les articles de ce numéro spécial, sous des formes diverses, viennent nous éclairer sur la façon dont le questionnement peut opérer dans un large éventail de possibilités qui vont de l’hypnose thérapeutique en passant par les principaux courants de thérapie brève.
Jacques-Antoine Malarewicz vient nous parler de stratégie dans la relation thérapeutique familiale en insistant sur la circularité et la triangulation, fondements de l’approche systémique. Il rejoint en les nuançant les approches stratégiques très structurées développées dans les mouvements de Palo Alto et d’Arezzo, parfaitement illustrées dans les articles de Roberta Milanese, Pierre Jeanne-Julien et Nathalie Koralnik. Il s’agit toujours, par l’usage du paradoxe, de l’image forte, de la question provocatrice de créer un décalage propre à engendrer une émotion qui fera « bouger les lignes » en vue d’opérer le changement attendu. Le recadrage est là !
Les approches centrées compétences ou solutions sont bien développées dans des articles cliniques très complémentaires. Marie-Christine Cabié fait une présentation extrêmement claire de l’approche centrée solutions.
Emmanuel Malphettes nous fait entrer dans le monde de l’autre par la « question miracle » et invite à tisser autour du miracle une toile de questions qui enrichit la vision du patient, tandis qu’Arnaud Zeman nous laisse entrevoir comment passer de l’espace problème dans lequel est englué le sujet vers l’espace solution.
Catherine Gentric-Vallée et Liliana Fodorean font une présentation très vivante à deux voix de l’hypnose d’acceptation, développée par Alain Vallée, par des vignettes cliniques qui mettent en valeur la subtilité du questionnement centré sur les sensations corporelles et leur écho émotionnel.
Dans un registre différent, Dominique Megglé nous enseigne, grâce à des explications lumineuses, la manière de mener un entretien et de passer d’un questionnement clinique à un questionnement thérapeutique hypnotique au cours d’une « simple » conversation.
Éric Bardot nous évoque la singularité du questionnement en TLMR en insistant sur la qualité de la rencontre par un accordage et une synchronisation qui permettent de suivre le patient pas à pas vers un engagement réciproque en confiance pour favoriser l’émergence d’une expérience nouvelle.
Enfin, Gérard Ostermann nous fait vivre l’intensité du questionnement narratif, dans l’approche thérapeutique d’un trouble addictif, qui vient interroger, au-delà de l’objectif, le sens que souhaite suivre le sujet dans sa vie pour que les actions soient au plus près de ses intentions. Ce questionnement si subtil permet au sujet, malgré les aléas de l’évolution, de prendre de la distance vis-à-vis d’un produit rentré par effraction au coeur de son existence.
06 / Éditorial Le questionnement thérapeutique Favoriser le processus de créativité et faire émerger de nouvelles histoires J. Betbèze
08 / Avant-propos Le questionnement, outil de relation et de coopération W. Martineau
10 / En couverture Adrien Nuguet Le Tarot de la danse S. Cohen
12 / Questionnement stratégique J.-A. Malarewicz
22 / Sur le chemin du pardon Stratégies pour faire la paix avec le passé R. Milanese
34 / Comment pourriez-vous aller plus mal ? Une question paradoxale dans la dépression pour « regonfler les pneus et reprendre la route » P. Jeanne-Julien
44 / Le questionnement stratégique de Palo Alto N. Koralnik
56 / Le questionnement dans le modèle de Bruges M.-C. Cabié
66 / « Il nous faudrait un miracle » Spécificités du questionnement narratif dans la question miracle E. Malphettes
78 / Percevoir les ressources, malgré tout, en orientation solutions A. Zeman
93 / Que ressentez-vous maintenant dans le corps ? « Viens, j’t’emmène au vent… » L. Fodorean et C. Gentric
104 / Questionner un lombalgique chronique D. Megglé
114 / Le questionnement en TLMR De l’art de questionner à la transformation des mondes traumatiques E. Bardot
122 / Le questionnement narratif en alcoologie Quand l’histoire compte autant que la boisson G. Ostermann
138 / Quelles sont les questions pouvant guider une séance de mouvements alternatifs ? W. Martineau
Illustrations du numéro: Adrien NUGUET
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Le vide, l'inspiration, la vacuité. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.
EXEMPLES D’INTERVENTION EN THÉRAPIE SYSTÉMIQUE ET STRATÉGIQUE BRÈVE
NATHALIE KORALNIK, POUR L’INSTITUT GREGORY BATESON
À travers deux cas cliniques, deux histoires, l’occasion est donnée ici de se pencher sur la peur du vide. Le vertige du vide psychologique, existentiel, ce vide que l’on cherche à combler à tout prix pour ne pas avoir à affronter le « monstre ». Alors la thérapeute, forte de sa créativité, se fait guide pour accompagner ses patientes dans une « saine exploration thérapeutique »...
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Blaise Pascal.
À l’occasion de ma précédente présenta- tion concernant des problèmes de « peur du vide » (2), des personnes m’ont demandé s’il s’agissait de la « peur du vide physique » ou de la « peur du vide psychologique ». Je vou- lais en effet parler de la perception de l’espace expérimenté comme effrayant, le vide en question était donc bien le vide « physique ». Mais cette question m’a donné envie de raconter quelques histoires sur la manière dont j’ai accompagné des patients se plaignant de peur du vide « psychologique ».
Notre « grille » systémique et stratégique d’analyse des problèmes sera ici encore utilisée, grille qui nous permet de « problématiser » de façon utile. « Problématiser », c’est décrire le problème amené par la personne qui nous consulte en termes concrets, interactionnels, actuels et accessibles à une solution. Pas de recettes, donc, pour le vide psychologique, existentiel, mais une recherche des tentatives de solution et du thème des tentatives de solution pour pouvoir ensuite décliner les 180 degrés en les ajustant au problème et au patient.
Laure : « Je suis mon pire ennemi »
Laure est une ravissante jeune femme de 32 ans, mère de deux jeunes enfants. Je la trouve d’emblée vive, drôle, intelligente. Elle se plaint d’épuisement et d’un manque cruel d’estime de soi. « Je me trouve nulle dans tout », dit- elle. Elle se critique constamment, se traite de « pauvre fille », raconte qu’elle n’a jamais été appréciée par ses parents, qu’elle-même est une mauvaise mère... un monstre, même, certainement... Elle est au bout du rouleau et ne s’accorde strictement jamais un moment de repos, de répit. Il faut constamment qu’elle fasse quelque chose : le boulot, une formation de spécialisation, les activités des enfants, les courses, la cuisine, l’association du Sou des écoles et ses réunions, etc. Derrière cette incessante et douloureuse activité, la perception est : « Il ne doit pas y avoir de vide. Si je m’arrête, je m’écroule. » « Ah bon ! dis-je. Comment cela ? » Elle m’explique : « Je ne sais pas, je vais être face à un monstre. Je me rendrai compte d’à quel point je suis lamentable. Je suis mon pire ennemi. »
Dans notre monde hyperactif, la peur de découvrir « le monstre » dans les interstices de temps libre n’est pas rare chez nos semblables. Et en effet, la dynamique d’évitement (je m’active pour ne pas avoir à voir...) est semblable à celle qui nous fait expérimenter la peur panique du vide « physique », en ceci que la tentative de ne pas voir une portion de l’espace dans notre champ de conscience rend cette même portion encore plus effrayante et suscite un emballement de réactions, qui va finir par confirmer la conviction que cet espace, ce « vide », est réellement et absolument à redouter et à éviter.
Notre approche systémique et stratégique brève est une approche éminemment concrète et pratique. Comme Laure se plaint d’épuisement, dit qu’elle n’arrivera bientôt plus à mettre un pied devant l’autre (et elle s’étonne que, dans ces conditions, elle se vive comme une « mauvaise mère », sans cesse en train de crier !), je saute sur l’occasion pour lui proposer d’apprivoiser le « monstre » tout en faisant de micro-pauses pour, éventuelle- ment, se reposer. D’ici la prochaine séance, elle devra, au moins trois fois dans la journée, s’asseoir sur un siège qu’elle aura installé pour avoir une perspective qu’elle n’a pas l’habitude de regarder : « Vous tirez une chaise quelque part de manière à voir les choses sous un angle qui ne vous est pas familier ; la première fois, vous y restez dix secondes, la deuxième fois – et vous pouvez naturellement changer votre siège de place si ça vous dit, l’important étant que la perspective soit différente de d’habitude –, vous restez vingt secondes, la troisième trente secondes.
Et à partir du moment où vous êtes restée une demi-minute assise sur ce siège à regarder, sans rien faire, ce que vous voyez devant vous, vous pouvez choisir de combien de secondes vous augmenterez à chaque fois votre micro-pause, mais attention, jusqu’à ce qu’on se revoie interdiction de dépasser les cinq minutes. On verra bien ce qui se passe, et si le monstre aura le temps de vous croquer en dix, vingt ou trente secondes... »
Laure revient à la deuxième séance toute étonnée et toute contente de ne pas s’être écroulée pendant ces quelques secondes qui sont devenues quelques minutes, qu’elle aura fini par apprécier. Le changement de pers- pective, peu coûteux en termes d’effort et de temps, lui a permis de commencer à se dé- tendre un petit peu, à avoir envie – tout en ayant peur, bien sûr – de se « trouver elle- même », et sur ces entrefaites nous avons pu commencer à travailler concrètement sur les différentes problématiques de sa vie.
Sylvaine : « Je ne supporte pas d’être seule, et je répète sans cesse les mêmes erreurs de casting »
Sylvaine s’est séparée du père de ses enfants il y a deux ans, une union compliquée au cours de laquelle elle n’a rien régulé sauf, dit-elle, qu’elle a tenté de limiter les accès de colère de son compagnon en se pliant à ses exi- gences, jusqu’à ce que la situation devienne invivable et qu’elle le quitte. Elle a fait d’autres rencontres depuis mais – et c’est le motif de sa consultation – elle trouve qu’elle répète les mêmes erreurs : elle rencontre et est attirée par le même type d’hommes qui au début la font se sentir aimée, semblent très présents et attentifs, pour ensuite se montrer jaloux, contrôlants, jugeants et dépréciatifs... et elle s’accommode un temps, ne remarque pas, ne régule surtout pas de crainte que la relation s’arrête... jusqu’à ce que la relation, effective- ment, s’arrête, de son fait ou de l’initiative de l’autre personne. Puis, mal à l’aise d’être seule, tout recommence avec quelqu’un d’autre. Un scénario bien connu, courant, me direz-vous, un problème que les différentes approches de psychothérapie nomment, expliquent et traitent diversement.
Mais si nous regardons de près comment le problème fonctionne, et que nous réglons notre objectif sur ces moments où, seule, elle se sent mal et où son besoin de se « sentir aimée » selon la modalité à laquelle elle est habituée la pousse rapidement vers une nou- velle rencontre du même type, nous obser- vons la dynamique suivante : je me sens seule, vide, je souffre de cette solitude et de ce vide que j’éprouve, et pour cesser d’en souffrir je me rends disponible... sans avoir eu le temps d’apprendre ce qu’il serait utile d’apprendre pour faire moins (commençons déjà par ça !) d’« erreurs de casting ».
[Ici, une parenthèse : nous sommes tous concernés par cette dynamique spécifique qui nous « pousse » à faire, à nous lancer dans la prochaine activité, à suivre la prochaine pensée. Comme toujours, ce n’est pas un problème en soi. Ce qui fait la différence, c’est si cette dynamique devient une fuite qui produit des résultats indésirables et qui génère de la souffrance.]
Il s’agira donc de supporter, de soutenir ce sentiment de vide, de s’autoriser à entrer en contact avec, dans le cadre de ce que la thérapeute va appeler « une saine exploration thérapeutique » car, comme il en va de la peur et de la douleur (et d’ailleurs, il s’agit bien là d’un mélange de peur et de douleur) pour en sortir vraiment, il faut les traverser. Alors, la solitude sera vécue différemment, elle pourra même avec une certaine pratique devenir une ressource...
L’indication donnée à Sylvaine est libellée en ces termes : « Jusqu’à ce qu’on se revoie dans deux semaines, je voudrais que vous puissiez utiliser ce temps où vous êtes seule, avant que vous rencontriez quelqu’un d’autre, pour véritablement apprendre à connaître ce sentiment si particulier que vous avez cherché à éviter jusqu’à maintenant et qui vous a jetée dans de mauvais bras. Permettez-vous d’entrer en contact avec, de le toucher, de le ressentir, comme quand on passe sous une cascade et qu’on ressort, mouillé, de l’autre côté mais qu’on en ressort, comme les fauves qui, dans les cirques, sautaient au travers d’un cerceau enflammé... ou même comme quand on met une infusette de thé ou de tisane dans une tasse d’eau chaude et qu’on la laisse infuser ce qu’il faut...
Laissez-vous ressentir ce que vous vivez, entrez en contact avec, intimement, de façon sensorielle... essayez de préciser sa localisation, sa taille, sa couleur le cas échéant... Bien sûr, vous pouvez aussi téléphoner à vos amies, à vos amis, sortir faire un tour, lire, regarder la télé, écouter de la musique, vous distraire... mais quand la solitude se pointe, accordez-lui un peu de votre temps pour entrer en contact avec toutes les sensations qu’elle suscite en vous, simplement, sans rien élaborer mentalement ni même chercher des explications intellectuelles. »
Sylvaine appelle dix jours plus tard pour demander de déplacer le deuxième rendez-vous, et elle me dit : « Je dois vous dire que j’ai attendu quelques jours pour faire ce que vous m’avez demandé car à vrai dire je redoutais de m’effondrer. Mais j’ai eu plus peur de recommencer les mêmes scénarios, alors je l’ai fait. En vérité, j’ai pleuré au début, mais j’ai compris plein de choses dont je vous parlerai la prochaine fois. Et aussi, finalement, à simplement ressentir sans réfléchir, sans essayer d’éviter, de fuir, j’ai eu comme une sensation d’espace, comme si j’étais moins serrée dans une dimension étriquée, je respire mieux. Je remarque que je passe des tas de bons petits moments toute seule et qu’en fait je m’intéresse à plein de choses.Je ne suis pas si vide que ça!»
RÉCAPITULATIF
Reprenons un peu ce que nous avons vu comme interventions au fil de ces deux histoires.
Dans le cas de Laure,...
Pour lire la suite...
Nathalie Koralnik Enseigne l’approche systémique et stratégique brève et l’hypnose ericksonienne à l’Institut Gregory Bateson (IGB). Elle consulte en cabinet privé dans la région lyonnaise en français, anglais et italien, et super- vise des équipes socio-éducatives dans sa région. Egalement traductrice et interprète, elle traduit des séminaires et des ouvrages dans ses domaines de compétence.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026. TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
NATHALIE KORALNIK, POUR L’INSTITUT GREGORY BATESON
À travers deux cas cliniques, deux histoires, l’occasion est donnée ici de se pencher sur la peur du vide. Le vertige du vide psychologique, existentiel, ce vide que l’on cherche à combler à tout prix pour ne pas avoir à affronter le « monstre ». Alors la thérapeute, forte de sa créativité, se fait guide pour accompagner ses patientes dans une « saine exploration thérapeutique »...
« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Blaise Pascal.
À l’occasion de ma précédente présenta- tion concernant des problèmes de « peur du vide » (2), des personnes m’ont demandé s’il s’agissait de la « peur du vide physique » ou de la « peur du vide psychologique ». Je vou- lais en effet parler de la perception de l’espace expérimenté comme effrayant, le vide en question était donc bien le vide « physique ». Mais cette question m’a donné envie de raconter quelques histoires sur la manière dont j’ai accompagné des patients se plaignant de peur du vide « psychologique ».
Notre « grille » systémique et stratégique d’analyse des problèmes sera ici encore utilisée, grille qui nous permet de « problématiser » de façon utile. « Problématiser », c’est décrire le problème amené par la personne qui nous consulte en termes concrets, interactionnels, actuels et accessibles à une solution. Pas de recettes, donc, pour le vide psychologique, existentiel, mais une recherche des tentatives de solution et du thème des tentatives de solution pour pouvoir ensuite décliner les 180 degrés en les ajustant au problème et au patient.
Laure : « Je suis mon pire ennemi »
Laure est une ravissante jeune femme de 32 ans, mère de deux jeunes enfants. Je la trouve d’emblée vive, drôle, intelligente. Elle se plaint d’épuisement et d’un manque cruel d’estime de soi. « Je me trouve nulle dans tout », dit- elle. Elle se critique constamment, se traite de « pauvre fille », raconte qu’elle n’a jamais été appréciée par ses parents, qu’elle-même est une mauvaise mère... un monstre, même, certainement... Elle est au bout du rouleau et ne s’accorde strictement jamais un moment de repos, de répit. Il faut constamment qu’elle fasse quelque chose : le boulot, une formation de spécialisation, les activités des enfants, les courses, la cuisine, l’association du Sou des écoles et ses réunions, etc. Derrière cette incessante et douloureuse activité, la perception est : « Il ne doit pas y avoir de vide. Si je m’arrête, je m’écroule. » « Ah bon ! dis-je. Comment cela ? » Elle m’explique : « Je ne sais pas, je vais être face à un monstre. Je me rendrai compte d’à quel point je suis lamentable. Je suis mon pire ennemi. »
Dans notre monde hyperactif, la peur de découvrir « le monstre » dans les interstices de temps libre n’est pas rare chez nos semblables. Et en effet, la dynamique d’évitement (je m’active pour ne pas avoir à voir...) est semblable à celle qui nous fait expérimenter la peur panique du vide « physique », en ceci que la tentative de ne pas voir une portion de l’espace dans notre champ de conscience rend cette même portion encore plus effrayante et suscite un emballement de réactions, qui va finir par confirmer la conviction que cet espace, ce « vide », est réellement et absolument à redouter et à éviter.
Notre approche systémique et stratégique brève est une approche éminemment concrète et pratique. Comme Laure se plaint d’épuisement, dit qu’elle n’arrivera bientôt plus à mettre un pied devant l’autre (et elle s’étonne que, dans ces conditions, elle se vive comme une « mauvaise mère », sans cesse en train de crier !), je saute sur l’occasion pour lui proposer d’apprivoiser le « monstre » tout en faisant de micro-pauses pour, éventuelle- ment, se reposer. D’ici la prochaine séance, elle devra, au moins trois fois dans la journée, s’asseoir sur un siège qu’elle aura installé pour avoir une perspective qu’elle n’a pas l’habitude de regarder : « Vous tirez une chaise quelque part de manière à voir les choses sous un angle qui ne vous est pas familier ; la première fois, vous y restez dix secondes, la deuxième fois – et vous pouvez naturellement changer votre siège de place si ça vous dit, l’important étant que la perspective soit différente de d’habitude –, vous restez vingt secondes, la troisième trente secondes.
Et à partir du moment où vous êtes restée une demi-minute assise sur ce siège à regarder, sans rien faire, ce que vous voyez devant vous, vous pouvez choisir de combien de secondes vous augmenterez à chaque fois votre micro-pause, mais attention, jusqu’à ce qu’on se revoie interdiction de dépasser les cinq minutes. On verra bien ce qui se passe, et si le monstre aura le temps de vous croquer en dix, vingt ou trente secondes... »
Laure revient à la deuxième séance toute étonnée et toute contente de ne pas s’être écroulée pendant ces quelques secondes qui sont devenues quelques minutes, qu’elle aura fini par apprécier. Le changement de pers- pective, peu coûteux en termes d’effort et de temps, lui a permis de commencer à se dé- tendre un petit peu, à avoir envie – tout en ayant peur, bien sûr – de se « trouver elle- même », et sur ces entrefaites nous avons pu commencer à travailler concrètement sur les différentes problématiques de sa vie.
Sylvaine : « Je ne supporte pas d’être seule, et je répète sans cesse les mêmes erreurs de casting »
Sylvaine s’est séparée du père de ses enfants il y a deux ans, une union compliquée au cours de laquelle elle n’a rien régulé sauf, dit-elle, qu’elle a tenté de limiter les accès de colère de son compagnon en se pliant à ses exi- gences, jusqu’à ce que la situation devienne invivable et qu’elle le quitte. Elle a fait d’autres rencontres depuis mais – et c’est le motif de sa consultation – elle trouve qu’elle répète les mêmes erreurs : elle rencontre et est attirée par le même type d’hommes qui au début la font se sentir aimée, semblent très présents et attentifs, pour ensuite se montrer jaloux, contrôlants, jugeants et dépréciatifs... et elle s’accommode un temps, ne remarque pas, ne régule surtout pas de crainte que la relation s’arrête... jusqu’à ce que la relation, effective- ment, s’arrête, de son fait ou de l’initiative de l’autre personne. Puis, mal à l’aise d’être seule, tout recommence avec quelqu’un d’autre. Un scénario bien connu, courant, me direz-vous, un problème que les différentes approches de psychothérapie nomment, expliquent et traitent diversement.
Mais si nous regardons de près comment le problème fonctionne, et que nous réglons notre objectif sur ces moments où, seule, elle se sent mal et où son besoin de se « sentir aimée » selon la modalité à laquelle elle est habituée la pousse rapidement vers une nou- velle rencontre du même type, nous obser- vons la dynamique suivante : je me sens seule, vide, je souffre de cette solitude et de ce vide que j’éprouve, et pour cesser d’en souffrir je me rends disponible... sans avoir eu le temps d’apprendre ce qu’il serait utile d’apprendre pour faire moins (commençons déjà par ça !) d’« erreurs de casting ».
[Ici, une parenthèse : nous sommes tous concernés par cette dynamique spécifique qui nous « pousse » à faire, à nous lancer dans la prochaine activité, à suivre la prochaine pensée. Comme toujours, ce n’est pas un problème en soi. Ce qui fait la différence, c’est si cette dynamique devient une fuite qui produit des résultats indésirables et qui génère de la souffrance.]
Il s’agira donc de supporter, de soutenir ce sentiment de vide, de s’autoriser à entrer en contact avec, dans le cadre de ce que la thérapeute va appeler « une saine exploration thérapeutique » car, comme il en va de la peur et de la douleur (et d’ailleurs, il s’agit bien là d’un mélange de peur et de douleur) pour en sortir vraiment, il faut les traverser. Alors, la solitude sera vécue différemment, elle pourra même avec une certaine pratique devenir une ressource...
L’indication donnée à Sylvaine est libellée en ces termes : « Jusqu’à ce qu’on se revoie dans deux semaines, je voudrais que vous puissiez utiliser ce temps où vous êtes seule, avant que vous rencontriez quelqu’un d’autre, pour véritablement apprendre à connaître ce sentiment si particulier que vous avez cherché à éviter jusqu’à maintenant et qui vous a jetée dans de mauvais bras. Permettez-vous d’entrer en contact avec, de le toucher, de le ressentir, comme quand on passe sous une cascade et qu’on ressort, mouillé, de l’autre côté mais qu’on en ressort, comme les fauves qui, dans les cirques, sautaient au travers d’un cerceau enflammé... ou même comme quand on met une infusette de thé ou de tisane dans une tasse d’eau chaude et qu’on la laisse infuser ce qu’il faut...
Laissez-vous ressentir ce que vous vivez, entrez en contact avec, intimement, de façon sensorielle... essayez de préciser sa localisation, sa taille, sa couleur le cas échéant... Bien sûr, vous pouvez aussi téléphoner à vos amies, à vos amis, sortir faire un tour, lire, regarder la télé, écouter de la musique, vous distraire... mais quand la solitude se pointe, accordez-lui un peu de votre temps pour entrer en contact avec toutes les sensations qu’elle suscite en vous, simplement, sans rien élaborer mentalement ni même chercher des explications intellectuelles. »
Sylvaine appelle dix jours plus tard pour demander de déplacer le deuxième rendez-vous, et elle me dit : « Je dois vous dire que j’ai attendu quelques jours pour faire ce que vous m’avez demandé car à vrai dire je redoutais de m’effondrer. Mais j’ai eu plus peur de recommencer les mêmes scénarios, alors je l’ai fait. En vérité, j’ai pleuré au début, mais j’ai compris plein de choses dont je vous parlerai la prochaine fois. Et aussi, finalement, à simplement ressentir sans réfléchir, sans essayer d’éviter, de fuir, j’ai eu comme une sensation d’espace, comme si j’étais moins serrée dans une dimension étriquée, je respire mieux. Je remarque que je passe des tas de bons petits moments toute seule et qu’en fait je m’intéresse à plein de choses.Je ne suis pas si vide que ça!»
RÉCAPITULATIF
Reprenons un peu ce que nous avons vu comme interventions au fil de ces deux histoires.
Dans le cas de Laure,...
Pour lire la suite...
Nathalie Koralnik Enseigne l’approche systémique et stratégique brève et l’hypnose ericksonienne à l’Institut Gregory Bateson (IGB). Elle consulte en cabinet privé dans la région lyonnaise en français, anglais et italien, et super- vise des équipes socio-éducatives dans sa région. Egalement traductrice et interprète, elle traduit des séminaires et des ouvrages dans ses domaines de compétence.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026. TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le récit alternatif: MIKHAËL ALLOUCHE & ANA WAALDER, illustrateurs de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.
Je veux dire combien j’ai été touchée par ce récit. Je trouve cette BD inspirante sur les processus de guérison d’un trauma. Celui dont il s’agit ici découle des séquelles de la Shoah à travers les générations. Ensuite, le travail journalistique d’enquête et de recherche est impressionnant. Enfin, la mise en images est extrêmement riche. Et sans doute le plus impressionnant, cette histoire telle qu’elle est racontée finit par concerner tous les lecteurs, chacun pouvant s’identifier au personnage principal.
Dans cet album, il est question d’un certain M. Gouevo, un homme sans visage,en quête de ses origines. Les recherches qu’il entreprend vont lui permettre de « guérir de la Shoah ». M. Gouevo se situe dans une histoire familiale lacunaire. Ne restent que la douleur et des bribes d’histoire racontées par quelques descendants. Il ressent l’urgence de faire émerger les transmissions invisibles.
On trouve dans ce récit un enfant caché, qui raconte certains faits et en occulte beaucoup d’autres malgré lui. Puis des membres de la génération d’après-guerre, que l’on appelle la deuxième génération ; ceux-là sont dans l’incapacité de transmettre quoi que ce soit, par ignorance et refoulement.
Ainsi M. Gouevo, à l’image de ceux de la troisième génération, est prisonnier de la non-transmission du récit familial, la Shoah les ayant occultés, même ceux des origines d’avant-guerre.
Peu à peu il recompose son histoire filiale. Il participe à des groupes de parole, effectue des recherches dans les archives familiales (photos et témoignages) et dans de grands centres d’archives dont Mikhaël Allouche nous rappelle combien ces lieux sont précieux. Nous assistons à la production d’un « récit alternatif ». L’introduction du personnage historique, en la personne de Sinan le pirate, permet de sortir d’une position victimaire pour aller vers une posture active. Explications et éléments de réponses à travers l’interview menée auprès des deux auteurs.
- Sophie Cohen : « Mikhaël, que veux-tu dire avec le dessin ? Quel est ton langage ?
- Mikhaël Allouche : La bande dessinée est l’art de l’invisible. Les cases ne montrent que des morceaux d’un monde potentiellement immense. Quant au rapport texte-images, il y a comme une double narration qui s’entre- mêle, se répond, se télescope ou s’affronte. Le médium BD est une forme parfaite pour ex- primer la difficulté d’une quête introspective. J’ai voulu un dessin sans fioritures, avec une mise en scène percutante et un rythme rapide, afin de permettre une lecture immersive qui bouscule et questionne. Au début de la BD, M. Gouevo avait mon visage. Mais au fil du temps, il nous est apparu essentiel d’effacer ce visage, afin d’exprimer la perte de repères et la quête identitaire. M. Gouevo croit tout savoir mais ne sait rien, comme beaucoup de la troisième génération dans les familles traversées par la Shoah que nous avons rencontrées. Ain- si nous voulions restituer l’universalité de cette recherche à travers le temps, de cette histoire dans l’Histoire.
- S.C. : Que vient nous dire le pirate Sinan : personnage réel et historique ?
- Ana Waalder : Il faut d’abord resituer ce pirate dans son époque. Historiquement il se faisait appeler “Sinan Le Juif”. Ses parents seraient nés en Espagne et auraient subi les persécutions de l’Inquisition. Quand ils dé- barquent à Smyrne, dans l’Empire ottoman, c’est une nouvelle vie, et lorsque Sinan devient pirate, il se range au côté de Barberousse, corsaire ottoman, et participe à l’extension de l’Empire sur la Méditerranée. Ce qui nous a intéressés chez Sinan : il n’a pas renié ses origines, il est ancré dans son identité, en mouvement, malgré les horreurs vécues pendant l’Inquisition. Sinan incarne l’épisode de la reconstruction des juifs après leur expulsion d’Espagne en 1492. C’est un modèle de résurgence après un trauma.
- M.A. : Dans la BD, il hante M. Gouevo pour l’enjoindre de retisser les liens familiaux, d’affronter les faits historiques, et enraciner son arbre dans les mondes perdus d’avant-guerre. Sinan est une figure positive. Il parvient jusqu’à M. Gouevo pour lutter contre la disparition. Celle des fantômes familiaux dont il ne reste ni visages, ni noms, ni mémoire ; ou encore celle de la culture judéo-espagnole passée, effacée.
- A.W. : Par ailleurs, le travail journalistique fait d’interviews menées avec des historiens, des psychologues et des sociologues nous a permis de mieux comprendre le processus par lequel nous passions, d’appréhender les politiques mé- morielles actuelles, et de prendre conscience de l’urgence de ce travail de mémoire. Le titre “Gué- rir de la Shoah” indique la possibilité de se réap- proprier l’histoire, d’affronter les faits et les lieux, et d’appréhender le monde d’aujourd’hui pour libérer les membres de la quatrième génération de la terreur dont ils héritent. Il y a urgence, car le temps rend la connaissance des histoires familiales plus difficile. Guérir, c’est pouvoir raconter un récit cohérent et y faire face. Il s’agit de sortir du brouillard lié à l’émotion traumatique, susci- tée par une absence de récit, un récit lacunaire, et des transmissions invisibles.
- M.A. : Dès le début de cette enquête, la ques- tion a été comment affronter l’histoire au pré- sent quand on a la Shoah en héritage ? Il s’agit d’effectuer un parcours de réparation intergéné- rationnelle. Nous sommes actuellement dans un monde complexe et les maux de la Shoah sont très présents. Les références à cet événement hors norme sont partout aujourd’hui, alors la nécessaire guérison passe certainement par la co-construction d’un récit commun à tous.
- A.W. : La BD questionne le rapport à l’Histoire et à la mémoire, la façon dont le présent est éclairé par le passé. En ce sens, il s’agit bien de l’histoire collective, l’histoire de tous. Nous tentons d’esquisser les nouvelles orientations mémorielles qui se mettent en place, allant vers moins de mémoire, et plus d’histoires.
- S.C. : De mon point de vue, cet ouvrage permet comme de clôturer, d’achever une gestalt restée inaboutie. C’est cet achèvement qui permet de sortir du traumatisme. La BD relate l’ensemble du processus de guérison. Le lecteur qui s’identifie à M. Gouevo peut passer du niveau où toute représentation cohérente est impossible, pour aller vers un niveau où le récit est construit et l’histoire assimilée. Mikhaël, je te propose de parler de quelques images. Que peux-tu dire de la couverture ?
- M.A. : Sur la couverture, on y voit des orties. C’est une référence aux orties qui poussent au pied des pins à Sobibór. Normalement les orties ne poussent pas à cet endroit, mais la présence de restes humains a modifié le pH de la terre. Quatre-vingts ans après, ils n’ont pas totalement disparu. Au centre de la planche, entre deux mains, une case vide qui nous éblouit... comme cette histoire aveuglante que l’on ne veut pas oublier, mais qu’on ne peut jamais regarder en face.
- S.C. : Quelle signification ont les arbres représentés au long de l’ouvrage ?
- M.A. : Il y a le sapin de l’enfance de ma mère, les pins en Pologne, l’arbre généalogique... Quand tous s’entremêlent, il est bien difficile de faire son chemin.
- S.C. : Quel rôle donnes-tu aux couleurs ?
- M.A. : Elles sont très vives, nous voulions éviter les couleurs ternes trop convenues pour ce sujet. Ici elles stimulent le regard, le font réfléchir. Dans réfléchir, on entend le sens premier : penser, et le deuxième sens : celui de refléter. Ces couleurs permettent à la lecture de rebondir.
Les couleurs vives sont aussi celles de l’actualité. Ce n’est pas une BD de genre à classer dans les BD dites historiques. Nous avons voulu raconter comment ce passé ne passe toujours pas. C’est bien une BD du présent. »
Chers lecteurs de la Revue, vous l’aurez compris, il s’agit ici d’un grand coup de cœur que je tiens à partager avec vous.
Mikhaël Allouche est scénariste et dessinateur de bandes dessinées. Il est également le fondateur de l’école de bande dessinée Cesan (Centre d’études spécialisé des arts narratifs).
Ana Waalder est journaliste de presse écrite, spécialisée dans les sujets de société et scénariste BD. Ils sont les auteurs d’une première BD conçue ensemble, sur le diabète, « Escroqueuse. Quand l’hypo frappe », parue en 2021 aux éditions Delcourt.
Les auteurs seront en conférence au Mémorial de la Shoah le 1 février et en dédicace à la Fnac de La Défense le 7 février.
Vous pouvez aussi les rencontrer lors du café littéraire Aki Estamos au Centre Medem le 22 mars.
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Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Dans cet album, il est question d’un certain M. Gouevo, un homme sans visage,en quête de ses origines. Les recherches qu’il entreprend vont lui permettre de « guérir de la Shoah ». M. Gouevo se situe dans une histoire familiale lacunaire. Ne restent que la douleur et des bribes d’histoire racontées par quelques descendants. Il ressent l’urgence de faire émerger les transmissions invisibles.
On trouve dans ce récit un enfant caché, qui raconte certains faits et en occulte beaucoup d’autres malgré lui. Puis des membres de la génération d’après-guerre, que l’on appelle la deuxième génération ; ceux-là sont dans l’incapacité de transmettre quoi que ce soit, par ignorance et refoulement.
Ainsi M. Gouevo, à l’image de ceux de la troisième génération, est prisonnier de la non-transmission du récit familial, la Shoah les ayant occultés, même ceux des origines d’avant-guerre.
Peu à peu il recompose son histoire filiale. Il participe à des groupes de parole, effectue des recherches dans les archives familiales (photos et témoignages) et dans de grands centres d’archives dont Mikhaël Allouche nous rappelle combien ces lieux sont précieux. Nous assistons à la production d’un « récit alternatif ». L’introduction du personnage historique, en la personne de Sinan le pirate, permet de sortir d’une position victimaire pour aller vers une posture active. Explications et éléments de réponses à travers l’interview menée auprès des deux auteurs.
- Sophie Cohen : « Mikhaël, que veux-tu dire avec le dessin ? Quel est ton langage ?
- Mikhaël Allouche : La bande dessinée est l’art de l’invisible. Les cases ne montrent que des morceaux d’un monde potentiellement immense. Quant au rapport texte-images, il y a comme une double narration qui s’entre- mêle, se répond, se télescope ou s’affronte. Le médium BD est une forme parfaite pour ex- primer la difficulté d’une quête introspective. J’ai voulu un dessin sans fioritures, avec une mise en scène percutante et un rythme rapide, afin de permettre une lecture immersive qui bouscule et questionne. Au début de la BD, M. Gouevo avait mon visage. Mais au fil du temps, il nous est apparu essentiel d’effacer ce visage, afin d’exprimer la perte de repères et la quête identitaire. M. Gouevo croit tout savoir mais ne sait rien, comme beaucoup de la troisième génération dans les familles traversées par la Shoah que nous avons rencontrées. Ain- si nous voulions restituer l’universalité de cette recherche à travers le temps, de cette histoire dans l’Histoire.
- S.C. : Que vient nous dire le pirate Sinan : personnage réel et historique ?
- Ana Waalder : Il faut d’abord resituer ce pirate dans son époque. Historiquement il se faisait appeler “Sinan Le Juif”. Ses parents seraient nés en Espagne et auraient subi les persécutions de l’Inquisition. Quand ils dé- barquent à Smyrne, dans l’Empire ottoman, c’est une nouvelle vie, et lorsque Sinan devient pirate, il se range au côté de Barberousse, corsaire ottoman, et participe à l’extension de l’Empire sur la Méditerranée. Ce qui nous a intéressés chez Sinan : il n’a pas renié ses origines, il est ancré dans son identité, en mouvement, malgré les horreurs vécues pendant l’Inquisition. Sinan incarne l’épisode de la reconstruction des juifs après leur expulsion d’Espagne en 1492. C’est un modèle de résurgence après un trauma.
- M.A. : Dans la BD, il hante M. Gouevo pour l’enjoindre de retisser les liens familiaux, d’affronter les faits historiques, et enraciner son arbre dans les mondes perdus d’avant-guerre. Sinan est une figure positive. Il parvient jusqu’à M. Gouevo pour lutter contre la disparition. Celle des fantômes familiaux dont il ne reste ni visages, ni noms, ni mémoire ; ou encore celle de la culture judéo-espagnole passée, effacée.
- A.W. : Par ailleurs, le travail journalistique fait d’interviews menées avec des historiens, des psychologues et des sociologues nous a permis de mieux comprendre le processus par lequel nous passions, d’appréhender les politiques mé- morielles actuelles, et de prendre conscience de l’urgence de ce travail de mémoire. Le titre “Gué- rir de la Shoah” indique la possibilité de se réap- proprier l’histoire, d’affronter les faits et les lieux, et d’appréhender le monde d’aujourd’hui pour libérer les membres de la quatrième génération de la terreur dont ils héritent. Il y a urgence, car le temps rend la connaissance des histoires familiales plus difficile. Guérir, c’est pouvoir raconter un récit cohérent et y faire face. Il s’agit de sortir du brouillard lié à l’émotion traumatique, susci- tée par une absence de récit, un récit lacunaire, et des transmissions invisibles.
- M.A. : Dès le début de cette enquête, la ques- tion a été comment affronter l’histoire au pré- sent quand on a la Shoah en héritage ? Il s’agit d’effectuer un parcours de réparation intergéné- rationnelle. Nous sommes actuellement dans un monde complexe et les maux de la Shoah sont très présents. Les références à cet événement hors norme sont partout aujourd’hui, alors la nécessaire guérison passe certainement par la co-construction d’un récit commun à tous.
- A.W. : La BD questionne le rapport à l’Histoire et à la mémoire, la façon dont le présent est éclairé par le passé. En ce sens, il s’agit bien de l’histoire collective, l’histoire de tous. Nous tentons d’esquisser les nouvelles orientations mémorielles qui se mettent en place, allant vers moins de mémoire, et plus d’histoires.
- S.C. : De mon point de vue, cet ouvrage permet comme de clôturer, d’achever une gestalt restée inaboutie. C’est cet achèvement qui permet de sortir du traumatisme. La BD relate l’ensemble du processus de guérison. Le lecteur qui s’identifie à M. Gouevo peut passer du niveau où toute représentation cohérente est impossible, pour aller vers un niveau où le récit est construit et l’histoire assimilée. Mikhaël, je te propose de parler de quelques images. Que peux-tu dire de la couverture ?
- M.A. : Sur la couverture, on y voit des orties. C’est une référence aux orties qui poussent au pied des pins à Sobibór. Normalement les orties ne poussent pas à cet endroit, mais la présence de restes humains a modifié le pH de la terre. Quatre-vingts ans après, ils n’ont pas totalement disparu. Au centre de la planche, entre deux mains, une case vide qui nous éblouit... comme cette histoire aveuglante que l’on ne veut pas oublier, mais qu’on ne peut jamais regarder en face.
- S.C. : Quelle signification ont les arbres représentés au long de l’ouvrage ?
- M.A. : Il y a le sapin de l’enfance de ma mère, les pins en Pologne, l’arbre généalogique... Quand tous s’entremêlent, il est bien difficile de faire son chemin.
- S.C. : Quel rôle donnes-tu aux couleurs ?
- M.A. : Elles sont très vives, nous voulions éviter les couleurs ternes trop convenues pour ce sujet. Ici elles stimulent le regard, le font réfléchir. Dans réfléchir, on entend le sens premier : penser, et le deuxième sens : celui de refléter. Ces couleurs permettent à la lecture de rebondir.
Les couleurs vives sont aussi celles de l’actualité. Ce n’est pas une BD de genre à classer dans les BD dites historiques. Nous avons voulu raconter comment ce passé ne passe toujours pas. C’est bien une BD du présent. »
Chers lecteurs de la Revue, vous l’aurez compris, il s’agit ici d’un grand coup de cœur que je tiens à partager avec vous.
Mikhaël Allouche est scénariste et dessinateur de bandes dessinées. Il est également le fondateur de l’école de bande dessinée Cesan (Centre d’études spécialisé des arts narratifs).
Ana Waalder est journaliste de presse écrite, spécialisée dans les sujets de société et scénariste BD. Ils sont les auteurs d’une première BD conçue ensemble, sur le diabète, « Escroqueuse. Quand l’hypo frappe », parue en 2021 aux éditions Delcourt.
Les auteurs seront en conférence au Mémorial de la Shoah le 1 février et en dédicace à la Fnac de La Défense le 7 février.
Vous pouvez aussi les rencontrer lors du café littéraire Aki Estamos au Centre Medem le 22 mars.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026. TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
L'importance d'aller dans le sens de la résistance. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.
Nous commençons l’année 2026 avec un texte de Jacques-Antoine Malarewicz. Pour ceux qui ne le sauraient pas, il est le co-auteur avec Jean Godin du premier livre sur l’hypnose ericksonienne en France, et celui qui a relié celle-ci aux thérapies brèves systémiques. C’est un expert de l’approche stratégique qui nous montre ici comment dénouer les fils entremêlés dans les situations réputées difficiles.
Nathalie Koralnik s’appuie sur sa grande expérience stratégique pour nous faire partager les différents chemins que nous pouvons emprunter pour sortir de la peur du vide psychologique. A travers les histoires de Laure (« je suis mon pire ennemi ») et de Sylvaine (« je ne supporte pas d’être seule et je répète sans cesse les mêmes erreurs de casting »), elle nous fait percevoir l’importance de guider la personne pour qu’elle cesse les com- portements d’évitement et reste en contact avec son expérience dans sa singularité.
Stéphanie Robert nous offre un bel article pour que nous percevions l’importance du « remembering » dans le travail de deuil. Après une conversation avec Charlène, qui souffre de ne pas avoir pu dire au revoir à son grand-père, artiste peintre, elle pourra se reconnecter avec ce qui était vivant chez lui et dans sa relation avec elle. Ainsi elle pourra revisiter les expériences de vie, de créativité, de partage, d’humilité, d’ouverture à l’autre, qui à la fois enrichiront sa vie et celle de sa thérapeute.
Dans l’« Espace Douleur Douceur », lisez l’excellent éditorial de Gérard Ostermann : il nous présente le travail de Johanna Rabinovici qui nous fait sentir la puissance de l’hypnose en gériatrie, non pas comme une baguette magique mais comme un outil de reconstruction existentielle.
Le « Dossier thématique » aborde la question très actuelle des traumatismes avec trois auteurs. Cécile Condaminas pose la question de la prise en charge de Joséphine, qui présente un retour de souvenirs traumatiques, jusque-là oubliés. Cette femme de 46 ans est « percutée » par le souvenir d’un viol par son ex-partenaire quatre ans auparavant. L’article met en évidence l’utilité d’une forme de psychoéducation : les faux souvenirs existent, l’amnésie traumatique existe, sa levée soudaine aussi... Mais ces explications, quoique justes, sont insuffisantes pour sortir d’une histoire où le sujet est envahi par les cognitions négatives. C’est en retrouvant tous les petits moments de résistance qu’elle pourra retrouver le lien entre ses actions et ce qui fait sens pour elle. Cela se traduira par un rêve incroyable...
Eric Bardot nous parle de Marie, souffrant de douleurs chroniques résistantes, liées à une endométriose, secondaire à une situation d’abus à l’âge de 18 ans. Ce texte nous montre comment la TLMR (Thérapie du lien et des mondes relationnels) permet à Marie de se libérer de ses douleurs. Une expérience de transe partagée, dans laquelle la posture de non-attente active du thérapeute est essentielle, permettra le passage d’une douleur qui empêche de vivre à une vie qui intègre la douleur sans être totalement déterminée par elle. Un texte majeur à lire et relire pour comprendre le travail avec la douleur chronique liée au monde traumatique.
Gérald Brassine nous fait partager sa grande expérience de la prise en charge des abus sexuels en lien avec l’usage de stupéfiants. Il prolonge sa réflexion déjà décrite dans le n° 35 de notre Revue à travers quatre nouveaux cas cliniques bien documentés : il décrit avec précision le questionnement de la PTR (Psychothérapie du trauma réassociative) en soulignant l’importance d’aller dans le sens de la résistance comme nous l’a enseigné Milton Erickson.
Vous retrouverez aussi nos fidèles et talentueux chroniqueurs.
Très belle année 2026 à chacun de vous !
Dr Julien BETBEZE Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026. TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Nathalie Koralnik s’appuie sur sa grande expérience stratégique pour nous faire partager les différents chemins que nous pouvons emprunter pour sortir de la peur du vide psychologique. A travers les histoires de Laure (« je suis mon pire ennemi ») et de Sylvaine (« je ne supporte pas d’être seule et je répète sans cesse les mêmes erreurs de casting »), elle nous fait percevoir l’importance de guider la personne pour qu’elle cesse les com- portements d’évitement et reste en contact avec son expérience dans sa singularité.
Stéphanie Robert nous offre un bel article pour que nous percevions l’importance du « remembering » dans le travail de deuil. Après une conversation avec Charlène, qui souffre de ne pas avoir pu dire au revoir à son grand-père, artiste peintre, elle pourra se reconnecter avec ce qui était vivant chez lui et dans sa relation avec elle. Ainsi elle pourra revisiter les expériences de vie, de créativité, de partage, d’humilité, d’ouverture à l’autre, qui à la fois enrichiront sa vie et celle de sa thérapeute.
Dans l’« Espace Douleur Douceur », lisez l’excellent éditorial de Gérard Ostermann : il nous présente le travail de Johanna Rabinovici qui nous fait sentir la puissance de l’hypnose en gériatrie, non pas comme une baguette magique mais comme un outil de reconstruction existentielle.
Le « Dossier thématique » aborde la question très actuelle des traumatismes avec trois auteurs. Cécile Condaminas pose la question de la prise en charge de Joséphine, qui présente un retour de souvenirs traumatiques, jusque-là oubliés. Cette femme de 46 ans est « percutée » par le souvenir d’un viol par son ex-partenaire quatre ans auparavant. L’article met en évidence l’utilité d’une forme de psychoéducation : les faux souvenirs existent, l’amnésie traumatique existe, sa levée soudaine aussi... Mais ces explications, quoique justes, sont insuffisantes pour sortir d’une histoire où le sujet est envahi par les cognitions négatives. C’est en retrouvant tous les petits moments de résistance qu’elle pourra retrouver le lien entre ses actions et ce qui fait sens pour elle. Cela se traduira par un rêve incroyable...
Eric Bardot nous parle de Marie, souffrant de douleurs chroniques résistantes, liées à une endométriose, secondaire à une situation d’abus à l’âge de 18 ans. Ce texte nous montre comment la TLMR (Thérapie du lien et des mondes relationnels) permet à Marie de se libérer de ses douleurs. Une expérience de transe partagée, dans laquelle la posture de non-attente active du thérapeute est essentielle, permettra le passage d’une douleur qui empêche de vivre à une vie qui intègre la douleur sans être totalement déterminée par elle. Un texte majeur à lire et relire pour comprendre le travail avec la douleur chronique liée au monde traumatique.
Gérald Brassine nous fait partager sa grande expérience de la prise en charge des abus sexuels en lien avec l’usage de stupéfiants. Il prolonge sa réflexion déjà décrite dans le n° 35 de notre Revue à travers quatre nouveaux cas cliniques bien documentés : il décrit avec précision le questionnement de la PTR (Psychothérapie du trauma réassociative) en soulignant l’importance d’aller dans le sens de la résistance comme nous l’a enseigné Milton Erickson.
Vous retrouverez aussi nos fidèles et talentueux chroniqueurs.
Très belle année 2026 à chacun de vous !
Dr Julien BETBEZE Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80: Fev. / Mars / Avril. 2026. TRAUMATISMES.
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…
6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie. Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.
DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas. Notes de lecture.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot. Notes de lecture.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine. Notes de lecture.
QUIPROQUO
84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.
BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer. Sophie Cohen.
CULTURE MONDE
92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.
Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Le partage de l'imaginaire pour faire émerger les ressources. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79.
Editorial du Dr Julien Betbeze.
Alexandru Cupaciu nous rappelle que l’hypnose ramène l’homme à la source de son action, là où l’image ne décrit plus mais transforme. L’hypnotiste est à la fois metteur en scène et témoin, guide et poète.
Anne Malraux nous présente la situation de Bruno, 53 ans, souffrant d’acrophobie et de douleurs thoraciques abdominales. Elle nous invite à sentir comment l’hypnose et l’approche narrative desserrent les nœuds de la rigidité mentale imposée par le Problème, et donnent une nouvelle capacité au sujet à s’appuyer sur les autres et de s’autoriser à se reposer.
Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann reprennent de manière particulièrement pertinente la différence entre l’hypnose de spectacle et l’hypnose clinique. Manifestement le sens du mot hypnose diffère dans ces deux contextes. Nous comprenons que, pour préserver la crédibilité de l’hypnose thérapeutique, il est essentiel de disposer d’une information claire, basée sur la rigueur scientifique et l’expérimentation, afin de soutenir une éthique du soin.
À travers plusieurs situations cliniques, Michel Lamarlère nous fait découvrir son travail de thérapeute, centré sur le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources. En provoquant une activation émotionnelle (modérée) en lien avec le problème, puis en demandant « quel est le premier souvenir qui vient ? », il fait émerger un événement source dont le retraitement va débloquer la situation dans le présent.
Sylvie Le Pelletier-Beaufond nous montre l’importance d’accueillir le patient tel qu’il est, tel qu’il se présente, surtout lorsqu’il est enfermé dans la plainte et bouscule le cadre. Elle insiste sur l’importance de mettre à l’écart toute répétition relationnelle, permise par une posture d’impersonnalité, de confiance et de sérénité.
Dans « l’Espace Douleur-Douceur », vous découvrirez les articles de Corinne Paillette (Encoprésie), Karine Ficini (Anéjaculation) et Thierry Hueber (Chirurgie dentaire) présentés par Gérard Ostermann.
Wilfrid Martineau nous transmet sa grande expérience clinique avec des jeunes femmes présentant des périodes dépressives, se sentant incapables de devenir mères et de s’occuper de leur enfant. Elles ne se sentent pas à la hauteur, se jugeant comme de mauvaises mères, imparfaites donc monstrueuses. A travers le cas de Juliette, nous découvrons comment un questionnement stratégique bien conduit peut déconstruire « défaut et culpabilité », moteurs insidieux de la dépression.
Nous retrouvons avec émotion la subtilité des thérapies menées par Alain Vallée. Il souligne avec pertinence l’importance de percevoir le « laisser tomber » comme un choix et non comme un destin qui s’impose. Il libère ainsi les sujets du pouvoir de la dépression en les reconnectant avec leur liberté et leurs valeurs relationnelles.
Si le renoncement à la liberté est le moteur de la dépression, ne renoncez pas à l’humour de Muhuc et de Stefano Colombo, découvrez comment Sophie Cohen construit un rituel de préparation au sommeil et dissout les cauchemars pour retrouver la sérénité, lisez et ressentez dans votre corps les effets du très bel article d’Adrian Chaboche sur la présence incarnée et ajustée du thérapeute qui permet au sujet de se libérer du pouvoir délétère du traumatisme, et immergez-vous dans les rituels de naissance du Gabon proposés par Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
Bonne lecture à tous !
Dr Julien Betbèze Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026 DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Alexandru Cupaciu nous rappelle que l’hypnose ramène l’homme à la source de son action, là où l’image ne décrit plus mais transforme. L’hypnotiste est à la fois metteur en scène et témoin, guide et poète.
Anne Malraux nous présente la situation de Bruno, 53 ans, souffrant d’acrophobie et de douleurs thoraciques abdominales. Elle nous invite à sentir comment l’hypnose et l’approche narrative desserrent les nœuds de la rigidité mentale imposée par le Problème, et donnent une nouvelle capacité au sujet à s’appuyer sur les autres et de s’autoriser à se reposer.
Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann reprennent de manière particulièrement pertinente la différence entre l’hypnose de spectacle et l’hypnose clinique. Manifestement le sens du mot hypnose diffère dans ces deux contextes. Nous comprenons que, pour préserver la crédibilité de l’hypnose thérapeutique, il est essentiel de disposer d’une information claire, basée sur la rigueur scientifique et l’expérimentation, afin de soutenir une éthique du soin.
À travers plusieurs situations cliniques, Michel Lamarlère nous fait découvrir son travail de thérapeute, centré sur le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources. En provoquant une activation émotionnelle (modérée) en lien avec le problème, puis en demandant « quel est le premier souvenir qui vient ? », il fait émerger un événement source dont le retraitement va débloquer la situation dans le présent.
Sylvie Le Pelletier-Beaufond nous montre l’importance d’accueillir le patient tel qu’il est, tel qu’il se présente, surtout lorsqu’il est enfermé dans la plainte et bouscule le cadre. Elle insiste sur l’importance de mettre à l’écart toute répétition relationnelle, permise par une posture d’impersonnalité, de confiance et de sérénité.
Dans « l’Espace Douleur-Douceur », vous découvrirez les articles de Corinne Paillette (Encoprésie), Karine Ficini (Anéjaculation) et Thierry Hueber (Chirurgie dentaire) présentés par Gérard Ostermann.
Wilfrid Martineau nous transmet sa grande expérience clinique avec des jeunes femmes présentant des périodes dépressives, se sentant incapables de devenir mères et de s’occuper de leur enfant. Elles ne se sentent pas à la hauteur, se jugeant comme de mauvaises mères, imparfaites donc monstrueuses. A travers le cas de Juliette, nous découvrons comment un questionnement stratégique bien conduit peut déconstruire « défaut et culpabilité », moteurs insidieux de la dépression.
Nous retrouvons avec émotion la subtilité des thérapies menées par Alain Vallée. Il souligne avec pertinence l’importance de percevoir le « laisser tomber » comme un choix et non comme un destin qui s’impose. Il libère ainsi les sujets du pouvoir de la dépression en les reconnectant avec leur liberté et leurs valeurs relationnelles.
Si le renoncement à la liberté est le moteur de la dépression, ne renoncez pas à l’humour de Muhuc et de Stefano Colombo, découvrez comment Sophie Cohen construit un rituel de préparation au sommeil et dissout les cauchemars pour retrouver la sérénité, lisez et ressentez dans votre corps les effets du très bel article d’Adrian Chaboche sur la présence incarnée et ajustée du thérapeute qui permet au sujet de se libérer du pouvoir délétère du traumatisme, et immergez-vous dans les rituels de naissance du Gabon proposés par Sylvie Le Pelletier-Beaufond.
Bonne lecture à tous !
Dr Julien Betbèze Rédacteur en chef de la revue « Hypnose & Thérapies brèves ». Pédopsychiatre et psychiatre adultes, Chargé de cours à la Faculté de médecine de Nantes et au sein des Instituts de la CFHTB. Formateur en hypnose, thérapies stratégiques, solutionnistes et narratives à l’ARePTA-IMHENA. Coauteur de nombreux ouvrages et publications.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026 DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Défaut et faute: les agents doubles de la dépression. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79.
Agents doubles. Le qualificatif fleure bon le film d’espionnage. Il désigne ici les deux maux qui corrompent le psychisme et peuvent conduire à la dépression : le défaut et la faute, entretenant sentiments d’infériorité et de culpabilité. Deux acteurs clandestins, mais tellement humains, dont l’auteur nous décrit les mécanismes et les stratégies thérapeutiques pour « retourner la face cachée de ces deux agents doubles ».
Se pourrait-il que notre psychisme soit infiltré par des agents doubles ? Curieuse hypothèse, provocation peut-être. Et pourtant, le défaut et la faute envahissent la société des hommes et parviennent parfois à les obnubiler. Leur stratégie est simple puisqu’elle consiste à aller flirter avec la conscience de chacun. Avoir une conscience est sans doute le privilège de l’homme mais il paie cher ce privilège. Et si la vulnérabilité à la dépression était le prix à payer de cette spécificité de notre psychisme ?
Le défaut et la faute attaquent notre psychisme parfois de concert, parfois en alternance, mais toujours de façon complémentaire. Ils savent installer au cœur de la conscience deux sentiments qui hantent les hommes : le sentiment de culpabilité et le sentiment d’infériorité. Pourquoi est-ce si fréquent ? Peut-être simplement parce que ces sentiments sont le cœur de notre humanité. Pas d’humanité sans sentiment de culpabilité et sans pardon. Pas de progrès humain sans que l’homme ne glisse dans la comparaison, la compétition et la rivalité avec le risque de s’enfoncer dans le sentiment d’infériorité, en cas d’échec, de désaveu ou de comparaison désavantageuse. Le sentiment de supériorité qui se rencontre parfois n’est que le double inversé du précédent et est érigé comme une défense bien fragile vis-à-vis du doute qui hante tout homme. Alors le défaut et la faute sont bien des agents doubles car ils semblent agir dans l’intérêt de celui qui les vit, en les rendant conscients d’un positionnement visà-vis du monde ou des autres, en référence à une loi ou à un modèle, alors qu’ils peuvent aussi, par cette conscience trop autocentrée, pervertir la relation qu’ils sont censés faire vivre.
Agents doubles, car si leur présence est visible, leur stratégie clandestine est complexe et déterminée par des buts en apparence opposés. Le clinicien doit débusquer les stratagèmes du défaut et de la faute pour inviter le patient à ne pas tomber dans le piège tendu. Alors, en quoi leur face est-elle double ? On perçoit assez vite qu’ils sont les alliés de la dépression et d’ailleurs les patients disent assez souvent : « je me sens coupable » ou « je suis coupable » ou encore « je ne suis pas à la hauteur », « je ne vaux rien ». Ainsi donc est affichée d’emblée la face visible de ces agents comme médiateurs de la dépression.
Mais comment le patient tombe-t-il dans le panneau avec des pensées aussi disqualifiantes qui s’installent en lui sans qu’il se révolte, sans qu’il les critique, voire sans qu’il veuille même les exclure de sa conscience ? Pas si simple, car ces deux sentiments d’infériorité et de culpabilité qui se sont immiscés dans la conscience agissent aussi en flattant l’ego de la victime ou révèlent en négatif ce qu’il recèle au plus profond de chacun. Comment ces sentiments font-ils pour s’emparer de la conscience alors qu’ils ont une mauvaise réputation ?
Le sentiment de culpabilité permet en se chargeant d’une faute, parfois fantasmatique, de façon excessive, de paraître comme une victime qui expie pour un crime, le plus souvent non commis, ou un « péché véniel ». Notre société a enfin pris le parti des victimes, mais cela favorise leur nombre et leur pouvoir. Ce propos semble excessif, mais y a-t-il quelqu’un plus au centre de la scène qu’une victime qui se déclare coupable sans l’être le plus souvent ? A l’extrême, le mélancolique, dans un ultime sursaut pour emporter sa conviction comme celle de ses interlocuteurs, se sent responsable de tous les malheurs de la terre, s’accusant de crimes impossibles. Aucun raisonnement de l’entourage, établi avec une logique ordinaire, ne vient modifier cette responsabilité. C’est au point qu’elle porte en creux l’hubris démesuré du maniaque qui peut tout, sans limite, s’autorisant les plus grands excès.
Bien sûr le sentiment de culpabilité semble lourd à porter. Habituellement les hommes cherchaient à s’en débarrasser en obtenant le pardon d’un proche ou d’un clerc qui le faisait au nom de Dieu. Mais on voit bien que chez les personnes dépressives, le sentiment de culpabilité joue un rôle si important dans leur psychisme qu’il peut paraître indélogeable par des moyens relevant d’un raisonnement ordinaire. Il est impossible d’ébranler leur conviction. C’est pourquoi il sera important d’adopter des stratégies thérapeutiques permettant un recadrage de cette culpabilité pour permettre au patient de s’en décoller, de s’en éloigner honorablement, c’est-à-dire sans perdre son identité narrative, celle que construit sa conscience de lui-même et de son rapport aux autres.
Aujourd’hui, il est plus fréquent de rencontrer des personnes en proie à un sentiment d’infériorité, du moins en apparence. Celui-ci est encore plus insidieux car il n’y a aucune échelle de mesure qui détermine la bonne hauteur à laquelle on se tient vis-à-vis des autres. Cette échelle est porteuse d’infini. De plus les normes changent en permanence selon les époques et les groupes sociaux auxquels on appartient. Les comparaisons n’ont pas de limite, c’est là leur puissance car il est impossible de satisfaire parfaitement une norme. Le delta qui nous sépare éternellement du « meilleur », c’est-à-dire d’une perfection fantasmatique, est d’autant plus douloureux qu’il diminue. Paradoxe de l’effort du perfectionniste bien mal récompensé ! Le piège est là, plus je fais des efforts pour me rapprocher d’un idéal non défini, plus la dépression s’installe, car le but, à mesure qu’il se fait plus proche, devient inatteignable comme un horizon qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche. Plus ce delta – cet écart – est petit, plus sa puissance est destructrice, et c’est là tout le malheur du perfectionniste qui cherche à diminuer sans cesse ce delta sans parvenir à l’effacer.
Mais cette échelle comparative exerce un pouvoir d’attraction terrifiant tellement est importante cette idée d’avoir une valeur comparée à celle des autres, essentielle pour exister car notre sentiment d’appartenance est une nécessité vitale. Les comparaisons fleurissent dès l’enfance : poids de naissance, âge des premières dents, âge de la marche, âge de l’appropriation du langage, puis l’école vient établir des notes, des niveaux, des parallèles.
Mais cela n’est rien car bien vite les comparaisons de cour d’école passent un niveau au-dessus grâce aux réseaux sociaux, moyen infini de comparaison pour les adolescents comme les adultes. La peur de perdre l’appartenance au groupe fait le reste. Quelques remarques, quelques signes de désapprobation sur le Web et c’est l’effondrement. Le sentiment d’infériorité use alors de la classique distorsion cognitive du « tout ou rien»:«si je ne suis pas aimé ou apprécié de tous, c’est que je ne suis pas aimé du tout, c’est que je ne vaux rien ». Face à cette crainte du désamour ou du rejet, la tentation est celle du retrait, de l’abandon. Alors comment ce sentiment agit-il avec autant de force ? Il le fait en s’appuyant sur le doute, propre à chacun à certains moments de l’existence, et sur l’orgueil glissé tel un poison au centre de notre ego.
Pas simple de percevoir en creux, quand on entend « je suis nul », le désir impérieux d’être le meilleur. Et si je ne suis pas le meilleur, autant abandonner, autant renoncer. Mais quand le sujet abandonne, se retire du monde qui s’agite autour de lui, il rentre dans le monde de la dépression où les différents démons ont pris le pouvoir. C’est ainsi que faute et défaut, grâce à ces sentiments pernicieux de culpabilité et d’infériorité, œuvrent comme des agents doubles. La culpabilité et l’infériorité viennent apparemment flatter l’humilité, qualité généralement acceptable, alors que c’est d’orgueil et de toute-puissance dont il s’agit. Sans cet orgueil ou cette ambition, peu lisibles en apparence quand on reçoit des personnes dépressives, faute et défaut perdraient beaucoup de leur emprise et la dépression ne pourrait pas faire son nid dans ces consciences troublées ruminant sans cesse leur faute ou leur incompétence.
Les antidotes existent, heureusement, mais si le patient est trop envahi, prisonnier de ces sentiments, il n’y a plus accès. Et c’est le travail du thérapeute de restaurer ces antidotes. Pour le sentiment de culpabilité, c’est le rachat et l’auto-compassion et d’abord l’idée que nul n’est juge de la faute, pas même le patient. Pour le sentiment d’infériorité, c’est le bannissement de l’échelle de comparaison et du miroir qui nous renvoient en permanence notre infortune (tel le miroir magique de la belle-mère de Blanche-Neige qui cherche toujours à être la plus belle et qui noircit son âme dans cette quête insatiable).
Le travail du thérapeute est de les mettre en évidence d’abord, et c’est une tâche assez facile car l’accord est vite trouvé avec le patient sur ce qui le trouble et alimente son vécu dépressif. Les débusquer et démasquer leurs « agissements » à l’intérieur des consciences est beaucoup moins aisé. Plusieurs approches peuvent être complémentaires. La première est celle du questionnement stratégique qui, par sa forme en alternative, scinde les problèmes et isole les mécanismes jusqu’alors confus.
Giorgio Nardone a beaucoup insisté sur la spécificité de ce questionnement qui permet de donner à chaque question deux alternatives en apparence opposées aboutissant à des réponses qui clarifient le problème présenté par le sujet. Bien sûr toutes les trois ou quatre questions, il est important de faire une synthèse des réponses pour aboutir à un accord commun de la définition du problème, ou du moins de son contexte et de son mode de fonctionnement. C’est un peu comme si chaque réponse était un réducteur de complexité ou, mieux, permettait inéluctablement d’être guidé du vase de l’entonnoir où l’on se noie vers son embouchure. Le recadrage du problème suit qui peut ouvrir sur un changement de perspective propre à faire évoluer les comportements du patient.
Juliette qui s’imagine être une mère dangereuse...
En voici un exemple avec Juliette, jeune maman, scrupuleuse, en proie au doute quelques semaines après la naissance de son bébé et qui s’imagine être une mère dangereuse. Des images violentes surgissent quand elle s’occupe de l’enfant : chute de la table à langer, bras qui lâchent l’enfant, poussette oubliée, pour ne citer que les moins effrayantes. Plus elle veut chasser ces images de son esprit, plus elle les fixe jusqu’à ce qu’elles deviennent envahissantes, quasi permanentes à chaque contact avec son enfant, engendrant un très fort sentiment de culpabilité. Jusque-là elle s’occupait bien de son enfant, mais maintenant elle se trouve dissociée de son fonctionnement de soins ordinaires auprès de son enfant, toute occupée à soigner son cerveau envahi et à faire barrage à ce qu’elle prend moins pour des images que pour des idées signant une agressivité à l’égard du bébé qu’elle n’imaginait pas éprouver.
Voilà le dialogue qui a pu s’en suivre pour lui permettre de sortir de cette impasse.
- Thérapeute : « Quand vous avez cette image devant les yeux, vous l’avez recherchée ou elle s’est imposée ?
- Juliette : Elle s’impose à moi mais je me demande si je ne la produis pas volontairement à chaque fois que je m’approche de Paul.
- Th. : Est-ce que cette image correspond à une pensée intentionnelle ou est-ce plutôt un automatisme de la pensée ?
- Juliette : Non, je ne veux pas de mal à mon bébé mais j’ai peur de lui faire mal.
- Th. : Vous avez peur de lui faire mal volontairement ou par mégarde ?
- Juliette : Par mégarde, j’ai peur d’un oubli, d’une étourderie et aussitôt je vois le pire s’afficher dans mon esprit. Je me sens coupable, ça me fait mal et j’ai envie de confier Paul pour ne lui faire aucun mal.
- Th. : Vous sentez-vous coupable de vos actes ou de vos fantaisies imaginatives ?
- Juliette : Je ne sais pas, sans doute plus de mes actes, mais pourquoi ces images me poursuivent ? Et maintenant, je n’arrive plus à m’occuper de mon bébé...
- Th. : Pensez vous que ces images vous poursuivent d’elles-mêmes ou accentuez-vous leur présence en les pourchassant vous-même, en les guettant ?
- Juliette : Il est possible que je cherche trop à les contrôler, j’ai toujours voulu tout maîtriser.
- Th. : Voulez-vous contrôler vos actes ou vos pensées ?
- Juliette : Mes actes sans doute, mais j’aimerais tant ne plus avoir ces pensées.
- Th. : Si je comprends bien, vous êtes envahie par des images qui surviennent alors que vous soignez votre enfant et ces images vous font peur au point que vous voulez les contrôler, c’est bien ça ?
- Juliette : C’est tout à fait ça. Ça me hante toute la journée.
- Th. : Pensez-vous que cela vous hante à cause de votre nature ou parce que vous cherchez absolument à les contrôler ?
- Juliette : C’est vrai que je veux les contrôler car c’est trop horrible. Vous croyez que je lui veux du mal ?
- Th. : Je crois que plus vous voulez contrôler ces images, plus elles s’imposeront à vous et moins elles vous rendront disponible pour votre bébé.
- Juliette : Mais alors, que dois-je faire ?
- Th. : Les accepter. J’imagine qu’il vous vient de temps à autre d’autres images et pensées vis-à-vis de votre bébé qui sont beaucoup plus aimables.
- Juliette : Oui, heureusement mais c’est comme si celles que je ne veux pas s’imposaient devant les autres.
- Th. : Justement parce que vous les refusez.
- Juliette : Vous voulez vraiment dire que je dois les accepter ?
- Th. : Oui, et même les faire venir et penser aux pires conséquences de ces scénarios d’horreur.
- Juliette : Je ne peux pas faire cela.
- Th. : Il s’agit d’une pure fantaisie imaginative. Le problème c’est que vous n’allez pas au bout de ce que vous craignez et vous évitez la suite. Et plus vous l’évitez, plus elle vous hante. Et maintenant vous évitez votre bébé. Est-ce cela que vous voulez ?
- Juliette : Non, bien sûr.
- Th. : Alors vous allez être attentive à leur survenue, et si elles viennent vous surprendre, vous allez leur consacrer du temps en déroulant le scénario d’horreur jusqu’à son terme sans chercher à vous rassurer avec “non ce n’est pas possible” ou “je ne pourrai jamais”. Après un temps suffisant pour aller au bout de cette fantaisie imaginative, car le pire a un début mais aussi une fin, vous vous occuperez de Paul comme vous savez si bien le faire. »
Mais ce sentiment de culpabilité se double d’un sentiment d’infériorité maintenant que Juliette se croit dangereuse dans les soins qu’elle porte à son enfant. En effet, observant ses amies ou l’éducation qu’elle avait reçue de sa propre mère, Juliette avait toujours pensé, avant d’avoir elle-même un bébé, qu’elle s’efforcerait d’être une meilleure mère. Elle relevait les erreurs éducatives, les manques d’affection de sa mère, et pensait ses amies un peu insuffisantes vis-à-vis de leur enfant. A la naissance de Paul, Juliette était persuadée qu’elle ferait mieux, du moins elle allait s’y efforcer. Mais la fatigue éprouvée après l’accouchement, les premiers pleurs du bébé engendrant les premiers doutes sur sa façon de faire ont ébranlé sa conviction, même si ses intentions étaient toujours aussi généreuses. C’est alors que les premières images horribles étaient apparues. Loin d’être la bonne mère rêvée, elle devenait, à ses propres yeux, un monstre. Elle entrait ainsi dans cette distorsion cognitive si souvent rencontrée dans la dépression : « tout ou rien ». Elle pouvait dire :
- Juliette : « J’aurais tant voulu faire mieux.
- Th. : Faire mieux que ?
- Juliette : Que les autres mamans... mieux que ma mère aussi. Et aujourd’hui je m’aperçois qu’elle est parfaite avec Paul et j’ai honte de moi, de ce que je suis devenue.
- Th. : Un thérapeute anglais a dit cette phrase restée célèbre : “une mère doit être suffisamment bonne”. Croyez-vous qu’il pensait que toutes les mères étaient parfaites ?
- Juliette : Non, sans doute.
- Th. : Les mères sont censées faire de leur mieux avec ce qu’elles sont, avec leur fatigue parfois ou leur lassitude, avec leurs questions aussi. Pensez-vous que les autres mères n’ont
pas de questions, ou pensez vous qu’elles ont toutes les réponses et sont toutes à un niveau inatteignable ?
- Juliette : Elles ont des questions sans doute.
- Th. : Oui, c’est normal. Celles qui s’en sortent font de leur mieux. C’est la définition de la perfection. Je vous invite à l’humilité de cette perfection-là : faire de son mieux, et pour cela vous allez bannir les échelles de comparaison qui vous distraient de l’intérêt que vous portez à Paul. L’important est-il d’être une mère d’exception aux yeux des autres, ou plutôt d’être une mère ajustée aux besoins de votre enfant ?... »
Bien sûr, ce ne sont que des tranches d’échanges qui laissent entrevoir la nature du dialogue susceptible de sortir la personne de son obsession égocentrique de la culpabilité ou de l’infériorité. Les différents messages portés doivent être répétés sous plusieurs formes avant de chasser les sentiments de culpabilité et d’infériorité. Car il faudra réduire l’ambition d’être la meilleure et on ne peut le faire que si le patient est clairement persuadé que cela l’a amené à nourrir sa dépression, sans qu’il le veuille. Une autre approche complémentaire à celle-ci pourrait être l’externalisation du sentiment de culpabilité ou de celui d’infériorité, à l’aide d’un dialogue de type narratif. Il est souvent nécessaire d’associer plusieurs approches tellement cette peur horrible est envahissante et conduit à l’évitement le pire que l’on puisse imaginer : l’évitement de l’enfant qu’on a désiré et que l’on voudrait tant chérir. Cela pourrait faire l’objet d’un second article pour permettre à une saine humilité de se faire jour, moins esclavagiste que ne le sont la faute et le défaut et tout aussi respectable.
Quand la culpabilité n’est pas féconde, c’està-dire qu’elle ne permet ni le changement ni l’ouverture à l’autre, elle facilite simplement le retrait et la déresponsabilisation, sous couvert d’une condamnation fantasmatique. Quand l’humilité apparente est excessive, elle construit un sentiment d’infériorité qui autorise le renoncement et l’abandon. Il s’agit de retourner la face cachée de ces deux agents doubles !
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Dr Wilfrid Martineau Chef du pôle Psychiatrie et Santé mentale du CHU de Nantes. Formation à l’hypnose, EMDR, TOS, thérapie narrative et thérapie stratégique. Expérience de l’urgence et des situations de crise et du psychotraumatisme. Exercice actuel en psychiatrie de secteur (CMP et unités d’hospitalisation). Formateur au sein de l’ARePTA-Institut Milton Erickson de Nantes. Coordonnateur du DU Hypnose et Communication thérapeutique de la Faculté de médecine de Nantes.
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Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Se pourrait-il que notre psychisme soit infiltré par des agents doubles ? Curieuse hypothèse, provocation peut-être. Et pourtant, le défaut et la faute envahissent la société des hommes et parviennent parfois à les obnubiler. Leur stratégie est simple puisqu’elle consiste à aller flirter avec la conscience de chacun. Avoir une conscience est sans doute le privilège de l’homme mais il paie cher ce privilège. Et si la vulnérabilité à la dépression était le prix à payer de cette spécificité de notre psychisme ?
Le défaut et la faute attaquent notre psychisme parfois de concert, parfois en alternance, mais toujours de façon complémentaire. Ils savent installer au cœur de la conscience deux sentiments qui hantent les hommes : le sentiment de culpabilité et le sentiment d’infériorité. Pourquoi est-ce si fréquent ? Peut-être simplement parce que ces sentiments sont le cœur de notre humanité. Pas d’humanité sans sentiment de culpabilité et sans pardon. Pas de progrès humain sans que l’homme ne glisse dans la comparaison, la compétition et la rivalité avec le risque de s’enfoncer dans le sentiment d’infériorité, en cas d’échec, de désaveu ou de comparaison désavantageuse. Le sentiment de supériorité qui se rencontre parfois n’est que le double inversé du précédent et est érigé comme une défense bien fragile vis-à-vis du doute qui hante tout homme. Alors le défaut et la faute sont bien des agents doubles car ils semblent agir dans l’intérêt de celui qui les vit, en les rendant conscients d’un positionnement visà-vis du monde ou des autres, en référence à une loi ou à un modèle, alors qu’ils peuvent aussi, par cette conscience trop autocentrée, pervertir la relation qu’ils sont censés faire vivre.
Agents doubles, car si leur présence est visible, leur stratégie clandestine est complexe et déterminée par des buts en apparence opposés. Le clinicien doit débusquer les stratagèmes du défaut et de la faute pour inviter le patient à ne pas tomber dans le piège tendu. Alors, en quoi leur face est-elle double ? On perçoit assez vite qu’ils sont les alliés de la dépression et d’ailleurs les patients disent assez souvent : « je me sens coupable » ou « je suis coupable » ou encore « je ne suis pas à la hauteur », « je ne vaux rien ». Ainsi donc est affichée d’emblée la face visible de ces agents comme médiateurs de la dépression.
Mais comment le patient tombe-t-il dans le panneau avec des pensées aussi disqualifiantes qui s’installent en lui sans qu’il se révolte, sans qu’il les critique, voire sans qu’il veuille même les exclure de sa conscience ? Pas si simple, car ces deux sentiments d’infériorité et de culpabilité qui se sont immiscés dans la conscience agissent aussi en flattant l’ego de la victime ou révèlent en négatif ce qu’il recèle au plus profond de chacun. Comment ces sentiments font-ils pour s’emparer de la conscience alors qu’ils ont une mauvaise réputation ?
Le sentiment de culpabilité permet en se chargeant d’une faute, parfois fantasmatique, de façon excessive, de paraître comme une victime qui expie pour un crime, le plus souvent non commis, ou un « péché véniel ». Notre société a enfin pris le parti des victimes, mais cela favorise leur nombre et leur pouvoir. Ce propos semble excessif, mais y a-t-il quelqu’un plus au centre de la scène qu’une victime qui se déclare coupable sans l’être le plus souvent ? A l’extrême, le mélancolique, dans un ultime sursaut pour emporter sa conviction comme celle de ses interlocuteurs, se sent responsable de tous les malheurs de la terre, s’accusant de crimes impossibles. Aucun raisonnement de l’entourage, établi avec une logique ordinaire, ne vient modifier cette responsabilité. C’est au point qu’elle porte en creux l’hubris démesuré du maniaque qui peut tout, sans limite, s’autorisant les plus grands excès.
Bien sûr le sentiment de culpabilité semble lourd à porter. Habituellement les hommes cherchaient à s’en débarrasser en obtenant le pardon d’un proche ou d’un clerc qui le faisait au nom de Dieu. Mais on voit bien que chez les personnes dépressives, le sentiment de culpabilité joue un rôle si important dans leur psychisme qu’il peut paraître indélogeable par des moyens relevant d’un raisonnement ordinaire. Il est impossible d’ébranler leur conviction. C’est pourquoi il sera important d’adopter des stratégies thérapeutiques permettant un recadrage de cette culpabilité pour permettre au patient de s’en décoller, de s’en éloigner honorablement, c’est-à-dire sans perdre son identité narrative, celle que construit sa conscience de lui-même et de son rapport aux autres.
Aujourd’hui, il est plus fréquent de rencontrer des personnes en proie à un sentiment d’infériorité, du moins en apparence. Celui-ci est encore plus insidieux car il n’y a aucune échelle de mesure qui détermine la bonne hauteur à laquelle on se tient vis-à-vis des autres. Cette échelle est porteuse d’infini. De plus les normes changent en permanence selon les époques et les groupes sociaux auxquels on appartient. Les comparaisons n’ont pas de limite, c’est là leur puissance car il est impossible de satisfaire parfaitement une norme. Le delta qui nous sépare éternellement du « meilleur », c’est-à-dire d’une perfection fantasmatique, est d’autant plus douloureux qu’il diminue. Paradoxe de l’effort du perfectionniste bien mal récompensé ! Le piège est là, plus je fais des efforts pour me rapprocher d’un idéal non défini, plus la dépression s’installe, car le but, à mesure qu’il se fait plus proche, devient inatteignable comme un horizon qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche. Plus ce delta – cet écart – est petit, plus sa puissance est destructrice, et c’est là tout le malheur du perfectionniste qui cherche à diminuer sans cesse ce delta sans parvenir à l’effacer.
Mais cette échelle comparative exerce un pouvoir d’attraction terrifiant tellement est importante cette idée d’avoir une valeur comparée à celle des autres, essentielle pour exister car notre sentiment d’appartenance est une nécessité vitale. Les comparaisons fleurissent dès l’enfance : poids de naissance, âge des premières dents, âge de la marche, âge de l’appropriation du langage, puis l’école vient établir des notes, des niveaux, des parallèles.
Mais cela n’est rien car bien vite les comparaisons de cour d’école passent un niveau au-dessus grâce aux réseaux sociaux, moyen infini de comparaison pour les adolescents comme les adultes. La peur de perdre l’appartenance au groupe fait le reste. Quelques remarques, quelques signes de désapprobation sur le Web et c’est l’effondrement. Le sentiment d’infériorité use alors de la classique distorsion cognitive du « tout ou rien»:«si je ne suis pas aimé ou apprécié de tous, c’est que je ne suis pas aimé du tout, c’est que je ne vaux rien ». Face à cette crainte du désamour ou du rejet, la tentation est celle du retrait, de l’abandon. Alors comment ce sentiment agit-il avec autant de force ? Il le fait en s’appuyant sur le doute, propre à chacun à certains moments de l’existence, et sur l’orgueil glissé tel un poison au centre de notre ego.
Pas simple de percevoir en creux, quand on entend « je suis nul », le désir impérieux d’être le meilleur. Et si je ne suis pas le meilleur, autant abandonner, autant renoncer. Mais quand le sujet abandonne, se retire du monde qui s’agite autour de lui, il rentre dans le monde de la dépression où les différents démons ont pris le pouvoir. C’est ainsi que faute et défaut, grâce à ces sentiments pernicieux de culpabilité et d’infériorité, œuvrent comme des agents doubles. La culpabilité et l’infériorité viennent apparemment flatter l’humilité, qualité généralement acceptable, alors que c’est d’orgueil et de toute-puissance dont il s’agit. Sans cet orgueil ou cette ambition, peu lisibles en apparence quand on reçoit des personnes dépressives, faute et défaut perdraient beaucoup de leur emprise et la dépression ne pourrait pas faire son nid dans ces consciences troublées ruminant sans cesse leur faute ou leur incompétence.
Les antidotes existent, heureusement, mais si le patient est trop envahi, prisonnier de ces sentiments, il n’y a plus accès. Et c’est le travail du thérapeute de restaurer ces antidotes. Pour le sentiment de culpabilité, c’est le rachat et l’auto-compassion et d’abord l’idée que nul n’est juge de la faute, pas même le patient. Pour le sentiment d’infériorité, c’est le bannissement de l’échelle de comparaison et du miroir qui nous renvoient en permanence notre infortune (tel le miroir magique de la belle-mère de Blanche-Neige qui cherche toujours à être la plus belle et qui noircit son âme dans cette quête insatiable).
Le travail du thérapeute est de les mettre en évidence d’abord, et c’est une tâche assez facile car l’accord est vite trouvé avec le patient sur ce qui le trouble et alimente son vécu dépressif. Les débusquer et démasquer leurs « agissements » à l’intérieur des consciences est beaucoup moins aisé. Plusieurs approches peuvent être complémentaires. La première est celle du questionnement stratégique qui, par sa forme en alternative, scinde les problèmes et isole les mécanismes jusqu’alors confus.
Giorgio Nardone a beaucoup insisté sur la spécificité de ce questionnement qui permet de donner à chaque question deux alternatives en apparence opposées aboutissant à des réponses qui clarifient le problème présenté par le sujet. Bien sûr toutes les trois ou quatre questions, il est important de faire une synthèse des réponses pour aboutir à un accord commun de la définition du problème, ou du moins de son contexte et de son mode de fonctionnement. C’est un peu comme si chaque réponse était un réducteur de complexité ou, mieux, permettait inéluctablement d’être guidé du vase de l’entonnoir où l’on se noie vers son embouchure. Le recadrage du problème suit qui peut ouvrir sur un changement de perspective propre à faire évoluer les comportements du patient.
Juliette qui s’imagine être une mère dangereuse...
En voici un exemple avec Juliette, jeune maman, scrupuleuse, en proie au doute quelques semaines après la naissance de son bébé et qui s’imagine être une mère dangereuse. Des images violentes surgissent quand elle s’occupe de l’enfant : chute de la table à langer, bras qui lâchent l’enfant, poussette oubliée, pour ne citer que les moins effrayantes. Plus elle veut chasser ces images de son esprit, plus elle les fixe jusqu’à ce qu’elles deviennent envahissantes, quasi permanentes à chaque contact avec son enfant, engendrant un très fort sentiment de culpabilité. Jusque-là elle s’occupait bien de son enfant, mais maintenant elle se trouve dissociée de son fonctionnement de soins ordinaires auprès de son enfant, toute occupée à soigner son cerveau envahi et à faire barrage à ce qu’elle prend moins pour des images que pour des idées signant une agressivité à l’égard du bébé qu’elle n’imaginait pas éprouver.
Voilà le dialogue qui a pu s’en suivre pour lui permettre de sortir de cette impasse.
- Thérapeute : « Quand vous avez cette image devant les yeux, vous l’avez recherchée ou elle s’est imposée ?
- Juliette : Elle s’impose à moi mais je me demande si je ne la produis pas volontairement à chaque fois que je m’approche de Paul.
- Th. : Est-ce que cette image correspond à une pensée intentionnelle ou est-ce plutôt un automatisme de la pensée ?
- Juliette : Non, je ne veux pas de mal à mon bébé mais j’ai peur de lui faire mal.
- Th. : Vous avez peur de lui faire mal volontairement ou par mégarde ?
- Juliette : Par mégarde, j’ai peur d’un oubli, d’une étourderie et aussitôt je vois le pire s’afficher dans mon esprit. Je me sens coupable, ça me fait mal et j’ai envie de confier Paul pour ne lui faire aucun mal.
- Th. : Vous sentez-vous coupable de vos actes ou de vos fantaisies imaginatives ?
- Juliette : Je ne sais pas, sans doute plus de mes actes, mais pourquoi ces images me poursuivent ? Et maintenant, je n’arrive plus à m’occuper de mon bébé...
- Th. : Pensez vous que ces images vous poursuivent d’elles-mêmes ou accentuez-vous leur présence en les pourchassant vous-même, en les guettant ?
- Juliette : Il est possible que je cherche trop à les contrôler, j’ai toujours voulu tout maîtriser.
- Th. : Voulez-vous contrôler vos actes ou vos pensées ?
- Juliette : Mes actes sans doute, mais j’aimerais tant ne plus avoir ces pensées.
- Th. : Si je comprends bien, vous êtes envahie par des images qui surviennent alors que vous soignez votre enfant et ces images vous font peur au point que vous voulez les contrôler, c’est bien ça ?
- Juliette : C’est tout à fait ça. Ça me hante toute la journée.
- Th. : Pensez-vous que cela vous hante à cause de votre nature ou parce que vous cherchez absolument à les contrôler ?
- Juliette : C’est vrai que je veux les contrôler car c’est trop horrible. Vous croyez que je lui veux du mal ?
- Th. : Je crois que plus vous voulez contrôler ces images, plus elles s’imposeront à vous et moins elles vous rendront disponible pour votre bébé.
- Juliette : Mais alors, que dois-je faire ?
- Th. : Les accepter. J’imagine qu’il vous vient de temps à autre d’autres images et pensées vis-à-vis de votre bébé qui sont beaucoup plus aimables.
- Juliette : Oui, heureusement mais c’est comme si celles que je ne veux pas s’imposaient devant les autres.
- Th. : Justement parce que vous les refusez.
- Juliette : Vous voulez vraiment dire que je dois les accepter ?
- Th. : Oui, et même les faire venir et penser aux pires conséquences de ces scénarios d’horreur.
- Juliette : Je ne peux pas faire cela.
- Th. : Il s’agit d’une pure fantaisie imaginative. Le problème c’est que vous n’allez pas au bout de ce que vous craignez et vous évitez la suite. Et plus vous l’évitez, plus elle vous hante. Et maintenant vous évitez votre bébé. Est-ce cela que vous voulez ?
- Juliette : Non, bien sûr.
- Th. : Alors vous allez être attentive à leur survenue, et si elles viennent vous surprendre, vous allez leur consacrer du temps en déroulant le scénario d’horreur jusqu’à son terme sans chercher à vous rassurer avec “non ce n’est pas possible” ou “je ne pourrai jamais”. Après un temps suffisant pour aller au bout de cette fantaisie imaginative, car le pire a un début mais aussi une fin, vous vous occuperez de Paul comme vous savez si bien le faire. »
Mais ce sentiment de culpabilité se double d’un sentiment d’infériorité maintenant que Juliette se croit dangereuse dans les soins qu’elle porte à son enfant. En effet, observant ses amies ou l’éducation qu’elle avait reçue de sa propre mère, Juliette avait toujours pensé, avant d’avoir elle-même un bébé, qu’elle s’efforcerait d’être une meilleure mère. Elle relevait les erreurs éducatives, les manques d’affection de sa mère, et pensait ses amies un peu insuffisantes vis-à-vis de leur enfant. A la naissance de Paul, Juliette était persuadée qu’elle ferait mieux, du moins elle allait s’y efforcer. Mais la fatigue éprouvée après l’accouchement, les premiers pleurs du bébé engendrant les premiers doutes sur sa façon de faire ont ébranlé sa conviction, même si ses intentions étaient toujours aussi généreuses. C’est alors que les premières images horribles étaient apparues. Loin d’être la bonne mère rêvée, elle devenait, à ses propres yeux, un monstre. Elle entrait ainsi dans cette distorsion cognitive si souvent rencontrée dans la dépression : « tout ou rien ». Elle pouvait dire :
- Juliette : « J’aurais tant voulu faire mieux.
- Th. : Faire mieux que ?
- Juliette : Que les autres mamans... mieux que ma mère aussi. Et aujourd’hui je m’aperçois qu’elle est parfaite avec Paul et j’ai honte de moi, de ce que je suis devenue.
- Th. : Un thérapeute anglais a dit cette phrase restée célèbre : “une mère doit être suffisamment bonne”. Croyez-vous qu’il pensait que toutes les mères étaient parfaites ?
- Juliette : Non, sans doute.
- Th. : Les mères sont censées faire de leur mieux avec ce qu’elles sont, avec leur fatigue parfois ou leur lassitude, avec leurs questions aussi. Pensez-vous que les autres mères n’ont
pas de questions, ou pensez vous qu’elles ont toutes les réponses et sont toutes à un niveau inatteignable ?
- Juliette : Elles ont des questions sans doute.
- Th. : Oui, c’est normal. Celles qui s’en sortent font de leur mieux. C’est la définition de la perfection. Je vous invite à l’humilité de cette perfection-là : faire de son mieux, et pour cela vous allez bannir les échelles de comparaison qui vous distraient de l’intérêt que vous portez à Paul. L’important est-il d’être une mère d’exception aux yeux des autres, ou plutôt d’être une mère ajustée aux besoins de votre enfant ?... »
Bien sûr, ce ne sont que des tranches d’échanges qui laissent entrevoir la nature du dialogue susceptible de sortir la personne de son obsession égocentrique de la culpabilité ou de l’infériorité. Les différents messages portés doivent être répétés sous plusieurs formes avant de chasser les sentiments de culpabilité et d’infériorité. Car il faudra réduire l’ambition d’être la meilleure et on ne peut le faire que si le patient est clairement persuadé que cela l’a amené à nourrir sa dépression, sans qu’il le veuille. Une autre approche complémentaire à celle-ci pourrait être l’externalisation du sentiment de culpabilité ou de celui d’infériorité, à l’aide d’un dialogue de type narratif. Il est souvent nécessaire d’associer plusieurs approches tellement cette peur horrible est envahissante et conduit à l’évitement le pire que l’on puisse imaginer : l’évitement de l’enfant qu’on a désiré et que l’on voudrait tant chérir. Cela pourrait faire l’objet d’un second article pour permettre à une saine humilité de se faire jour, moins esclavagiste que ne le sont la faute et le défaut et tout aussi respectable.
Quand la culpabilité n’est pas féconde, c’està-dire qu’elle ne permet ni le changement ni l’ouverture à l’autre, elle facilite simplement le retrait et la déresponsabilisation, sous couvert d’une condamnation fantasmatique. Quand l’humilité apparente est excessive, elle construit un sentiment d’infériorité qui autorise le renoncement et l’abandon. Il s’agit de retourner la face cachée de ces deux agents doubles !
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves...
Dr Wilfrid Martineau Chef du pôle Psychiatrie et Santé mentale du CHU de Nantes. Formation à l’hypnose, EMDR, TOS, thérapie narrative et thérapie stratégique. Expérience de l’urgence et des situations de crise et du psychotraumatisme. Exercice actuel en psychiatrie de secteur (CMP et unités d’hospitalisation). Formateur au sein de l’ARePTA-Institut Milton Erickson de Nantes. Coordonnateur du DU Hypnose et Communication thérapeutique de la Faculté de médecine de Nantes.
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026 DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris
Dépression et renoncement. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79.
Dossier DEPRESSION. Pour illustrer le thème de la dépression, au sommaire de ce numéro, nous avons choisi un article du regretté Alain Vallée écrit en 2023, année de sa disparition. Article produit en son temps par un grand spécialiste du sujet, qui montre le lien entre les conversations d’engagement et le travail de Giorgio Nardone sur la dépression.
Pour Giorgio Nardone, le sujet dépressif « laisse tomber » (« give up »), ce qui l’amène à s’enfermer dans un rôle de victime prenant en otage son entourage. Lors de la prise en charge, il s’agit de recadrer le renoncement comme un processus actif, afin que le sujet parvienne à affronter les difficultés et pièges dans lesquels il est pris.
VIGNETTE CLINIQUE N° 1
Une jeune femme, institutrice, est venue me rencontrer. Depuis longtemps sa vie est diffi
cile, elle ne sait pas si elle a fait les bons choix mais elle est incapable de voir clairement une autre vie possible. Depuis quelque temps, elle est en arrêt de travail et ne peut absolument pas imaginer qu’elle puisse reprendre. Selon elle, les traitements qui lui ont été prescrits sont inefficaces.
J’ai essayé de retrouver le moment de bascule qui l’a fait passer de la rubrique « vie difficile » à la rubrique « burn-out ». Elle se souvient clairement qu’il y a environ un mois, alors qu’elle était en chemin vers son travail, elle a tout à coup tourné le volant pour se diriger vers le service d’urgence. Là, elle a rencontré le psychiatre de garde qui lui a dit qu’elle était dépressive, même si elle préfère le terme burn-out, et qui lui a prescrit son traitement actuel. Mon nom lui a été donné par la sagefemme qui assure son suivi gynécologique. Nous avons donc deux versions :
Version 1 : « C’est inconsciemment que je suis arrivée au service d’urgence, de la même manière que, depuis longtemps maintenant, je me surprends à faire malgré moi tout un tas de choses du genre faire des crises d’angoisse, ruminer, avoir des idées noires, avoir des difficultés de concentration et d’anticipation, etc. »
Version 2 : « J’ai considéré que c’était trop dur d’aller au travail, alors plutôt que de me rendre encore une fois à contrecœur à l’école, j’ai choisi de me rendre au service d’urgence dans le but de faire entendre ma souffrance que je ne peux exprimer à personne, pas même à mon compagnon. »
Je préfère de beaucoup la deuxième version, celle de l’activité.
Comment ai-je ensuite mené l’entretien ?
- Thérapeute : « Si une de vos amies vous racontait que, alors qu’elle va mal depuis pas mal de temps, elle a décidé, au lieu de se rendre au travail, de prendre la direction des urgences pour exprimer son malaise afin de se sentir comprise, que penseriez-vous d’elle et de sa démarche ?
- Patiente : Je penserais qu’elle a bien fait !
- Th. : OK, elle a certainement bien fait. Et que penseriez-vous d’elle à propos de ses capacités ? P. : Elle est suffisamment forte pour prendre une décision.
- Th. : Dois-je comprendre quelque chose du genre : malgré tout, elle reste capable de prendre les bonnes décisions et de les mettre en œuvre ?
- P. : C’est exactement cela : mettre en œuvre les bonnes décisions, c’est justement ce que je ne sais pas faire.
- Th. (en la montrant du doigt) : Et quand je vous fais remarquer que c’est vous, cette femme qui est capable de prendre les bonnes décisions et de les mettre en œuvre, ça vous fait quoi, à l’intérieur ?
- P. : C’est un soulagement incroyable !
- Th. : Est-ce que vous pouvez me montrer où est cette sensation de soulagement ?
- P. : C’est là (elle pose sa main en zone médio-thoracique).
- Th. : Dites-moi, cette jeune femme, est-ce que quelqu’un lui a posé un pistolet sur la tempe pour qu’elle se rende aux urgences, ou bien est-ce qu’elle est y est allée librement ?
- P. : Elle y est allée librement !
- Th. : OK. Dites-moi, juste avant de partir ce matin-là, est-ce que vous auriez pu prédire que vous alliez tout à coup devenir ce genre de personne capable de prendre librement les bonnes décisions et de les mettre en œuvre ?
- P.:Non.
- Th. : Est-ce que je dois comprendre que vous pensiez plutôt que vous allez vivre encore une fois l’enfer pendant une journée, ce genre de journée qui est en train de savonner la planche sur laquelle vous vous sentez glisser depuis quelque temps ?
- P. : C’est exactement ça : glisser et ne pas pouvoir s’en empêcher.
- Th. : Donc, ce jour-là, même si ce n’était pas prévu, vous avez marché à contre-courant.
- P. : Oui, c’est vrai.
- Th. : Si je reprends ce que nous avons dit et échangé. Depuis pas mal de temps, vous vous sentez en difficulté. Vous rêvez de changer de métier, mais ceci vous apparaît impossible pour tout un tas de raisons parmi lesquelles votre enfant, l’opinion de votre compagnon. Vous vous sentez même incomprise, pas plus capable d’un échange avec votre compagnon que de trouver une aide au sein de l’Éducation nationale, ou bien même, m’avez-vous dit, auprès d’une amie proche. Petit à petit, vous vous êtes sentie de plus en plus désespérée et triste sans savoir ce que vous deviez faire. Et pourtant, tout à coup, ce matin-là, de manière impromptue, vous avez décidé de tourner le volant pour prendre la direction du service d’urgence et aller ainsi vers de nouvelles possibilités relationnelles. Lorsque nous avons parlé de ce moment-là, il est apparu que vous étiez ce genre de personne qui était, malgré tout ce que vous pensiez à propos de vous-même, capable de prendre une bonne décision et de la mettre en œuvre. De mon point de vue, je trouve que c’est un moment important, une sorte de changement d’orientation. J’avoue que je suis très intéressé par ce genre de moments que j’appelle des moments de bascule. Alors, ce que j’aimerais, ça serait peut-être que vous tentiez d’être attentive à la survenue de ce genre de moments, à l’occasion desquels vous prenez une bonne décision ou bien peut-être plus simplement ceux à l’occasion desquels, au lieu d’obéir une fois de plus à “il faut que”, vous décidez de prendre l’initiative aussi ténue qu’elle soit, quelque chose du genre : “je vais faire ça”, ou bien, plus souvent, “j’ai fait ça”, parce que c’est souvent après-coup qu’on s’en rend compte.
- P. : OK, je suis d’accord.
- Th. : Dites-moi, sur quoi allez-vous noter, inscrire la trace de ces petits moments, sur un carnet, sur votre téléphone ?
- P. : J’ai l’habitude de tout noter sur mon carnet : la liste de courses, les idées pour la classe, toutes sortes de choses.
- Th. : Vous l’avez sur vous, maintenant ?
- P.:Oui.
- Th. : N’oubliez pas qu’il faudra peut-être qu’il vous suive chez vous pour que vous puissiez noter.
- P. : Pas de souci, ma voiture couche dehors.
- Th. : Juste une dernière question : à zéro, vous êtes certaine de ne jamais pouvoir le faire, à 100, vous êtes certaine de pouvoir noter à ce moment-là au moins une fois temps en temps : à combien êtes-vous ?... »
VIGNETTE CLINIQUE N° 2
Depuis quelque temps, cet homme se plaint de tout, des autres, du monde entier et aussi de lui-même. J’ai beau rechercher des exceptions qui surviennent malgré tout dans sa vie, elles ne réussissent pas à prendre racine malgré mes efforts. Après le soulagement passager qui suit l’évocation de la découverte d’un de ces moments particuliers, le soufflé retombe ; le sentiment d’être la victime passive et souffrante des autres, du monde et de ses erreurs, continue de dominer.
À ce point-là, la perception globale est plutôt celle d’un échec de la thérapie. Des solutions sont possibles. Je peux choisir de me laisser aller à ces idées générales, par exemple que c’est un patient difficile, qu’il lui faudrait des médicaments (qu’il a déjà, par ailleurs), que je ne suis pas si doué que cela (ce qui est parfaitement vrai), etc. Je peux me laisser aller à la passivité de la réaction ; je peux aussi me ressaisir et me dire : « hé ! si au moins tu faisais ce que tu sais déjà faire ! » Ma propre « reprise en main » m’amène à une remémoration.
Cela me rappelle une consultation avec Giorgio Nardone qui, comme c’est devenu la coutume, reçoit un patient pour la consultation publique de la demi-journée. C’est un cas difficile. Il s’agit d’un patient hospitalisé depuis de nombreuses années pour un syndrome dépressif que d’aucuns qualifieraient de mélancolique. Les tentatives de suicide sont multiples ; les échecs des bonnes volontés de ceux qui se sont occupés de lui sont encore plus nombreux. Gentiment, avec sa manière particulière d’être tellement proche physiquement des patients (ou bien d’en donner l’impression à celui qui l’observe travailler), il l’amène à évoquer les différents échecs de ceux qui se sont occupés de lui. Il finit, en se montrant en quelque sorte complice de ce comportement, par conforter ce sens de la résistance, ce qui suscite progressivement chez le patient un léger sourire. Je pense à cet étrange sourire bien souvent présent sur la statuaire de la mélancolie. Il finira par lui montrer combien le fait de s’enfermer lui-même dans sa tour d’ivoire est un échec : « le prix à payer ! ». Néanmoins, en le flattant dans son esprit de résistance, il lui a montré...
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026 DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
VIGNETTE CLINIQUE N° 1
Une jeune femme, institutrice, est venue me rencontrer. Depuis longtemps sa vie est diffi
cile, elle ne sait pas si elle a fait les bons choix mais elle est incapable de voir clairement une autre vie possible. Depuis quelque temps, elle est en arrêt de travail et ne peut absolument pas imaginer qu’elle puisse reprendre. Selon elle, les traitements qui lui ont été prescrits sont inefficaces.
J’ai essayé de retrouver le moment de bascule qui l’a fait passer de la rubrique « vie difficile » à la rubrique « burn-out ». Elle se souvient clairement qu’il y a environ un mois, alors qu’elle était en chemin vers son travail, elle a tout à coup tourné le volant pour se diriger vers le service d’urgence. Là, elle a rencontré le psychiatre de garde qui lui a dit qu’elle était dépressive, même si elle préfère le terme burn-out, et qui lui a prescrit son traitement actuel. Mon nom lui a été donné par la sagefemme qui assure son suivi gynécologique. Nous avons donc deux versions :
Version 1 : « C’est inconsciemment que je suis arrivée au service d’urgence, de la même manière que, depuis longtemps maintenant, je me surprends à faire malgré moi tout un tas de choses du genre faire des crises d’angoisse, ruminer, avoir des idées noires, avoir des difficultés de concentration et d’anticipation, etc. »
Version 2 : « J’ai considéré que c’était trop dur d’aller au travail, alors plutôt que de me rendre encore une fois à contrecœur à l’école, j’ai choisi de me rendre au service d’urgence dans le but de faire entendre ma souffrance que je ne peux exprimer à personne, pas même à mon compagnon. »
Je préfère de beaucoup la deuxième version, celle de l’activité.
Comment ai-je ensuite mené l’entretien ?
- Thérapeute : « Si une de vos amies vous racontait que, alors qu’elle va mal depuis pas mal de temps, elle a décidé, au lieu de se rendre au travail, de prendre la direction des urgences pour exprimer son malaise afin de se sentir comprise, que penseriez-vous d’elle et de sa démarche ?
- Patiente : Je penserais qu’elle a bien fait !
- Th. : OK, elle a certainement bien fait. Et que penseriez-vous d’elle à propos de ses capacités ? P. : Elle est suffisamment forte pour prendre une décision.
- Th. : Dois-je comprendre quelque chose du genre : malgré tout, elle reste capable de prendre les bonnes décisions et de les mettre en œuvre ?
- P. : C’est exactement cela : mettre en œuvre les bonnes décisions, c’est justement ce que je ne sais pas faire.
- Th. (en la montrant du doigt) : Et quand je vous fais remarquer que c’est vous, cette femme qui est capable de prendre les bonnes décisions et de les mettre en œuvre, ça vous fait quoi, à l’intérieur ?
- P. : C’est un soulagement incroyable !
- Th. : Est-ce que vous pouvez me montrer où est cette sensation de soulagement ?
- P. : C’est là (elle pose sa main en zone médio-thoracique).
- Th. : Dites-moi, cette jeune femme, est-ce que quelqu’un lui a posé un pistolet sur la tempe pour qu’elle se rende aux urgences, ou bien est-ce qu’elle est y est allée librement ?
- P. : Elle y est allée librement !
- Th. : OK. Dites-moi, juste avant de partir ce matin-là, est-ce que vous auriez pu prédire que vous alliez tout à coup devenir ce genre de personne capable de prendre librement les bonnes décisions et de les mettre en œuvre ?
- P.:Non.
- Th. : Est-ce que je dois comprendre que vous pensiez plutôt que vous allez vivre encore une fois l’enfer pendant une journée, ce genre de journée qui est en train de savonner la planche sur laquelle vous vous sentez glisser depuis quelque temps ?
- P. : C’est exactement ça : glisser et ne pas pouvoir s’en empêcher.
- Th. : Donc, ce jour-là, même si ce n’était pas prévu, vous avez marché à contre-courant.
- P. : Oui, c’est vrai.
- Th. : Si je reprends ce que nous avons dit et échangé. Depuis pas mal de temps, vous vous sentez en difficulté. Vous rêvez de changer de métier, mais ceci vous apparaît impossible pour tout un tas de raisons parmi lesquelles votre enfant, l’opinion de votre compagnon. Vous vous sentez même incomprise, pas plus capable d’un échange avec votre compagnon que de trouver une aide au sein de l’Éducation nationale, ou bien même, m’avez-vous dit, auprès d’une amie proche. Petit à petit, vous vous êtes sentie de plus en plus désespérée et triste sans savoir ce que vous deviez faire. Et pourtant, tout à coup, ce matin-là, de manière impromptue, vous avez décidé de tourner le volant pour prendre la direction du service d’urgence et aller ainsi vers de nouvelles possibilités relationnelles. Lorsque nous avons parlé de ce moment-là, il est apparu que vous étiez ce genre de personne qui était, malgré tout ce que vous pensiez à propos de vous-même, capable de prendre une bonne décision et de la mettre en œuvre. De mon point de vue, je trouve que c’est un moment important, une sorte de changement d’orientation. J’avoue que je suis très intéressé par ce genre de moments que j’appelle des moments de bascule. Alors, ce que j’aimerais, ça serait peut-être que vous tentiez d’être attentive à la survenue de ce genre de moments, à l’occasion desquels vous prenez une bonne décision ou bien peut-être plus simplement ceux à l’occasion desquels, au lieu d’obéir une fois de plus à “il faut que”, vous décidez de prendre l’initiative aussi ténue qu’elle soit, quelque chose du genre : “je vais faire ça”, ou bien, plus souvent, “j’ai fait ça”, parce que c’est souvent après-coup qu’on s’en rend compte.
- P. : OK, je suis d’accord.
- Th. : Dites-moi, sur quoi allez-vous noter, inscrire la trace de ces petits moments, sur un carnet, sur votre téléphone ?
- P. : J’ai l’habitude de tout noter sur mon carnet : la liste de courses, les idées pour la classe, toutes sortes de choses.
- Th. : Vous l’avez sur vous, maintenant ?
- P.:Oui.
- Th. : N’oubliez pas qu’il faudra peut-être qu’il vous suive chez vous pour que vous puissiez noter.
- P. : Pas de souci, ma voiture couche dehors.
- Th. : Juste une dernière question : à zéro, vous êtes certaine de ne jamais pouvoir le faire, à 100, vous êtes certaine de pouvoir noter à ce moment-là au moins une fois temps en temps : à combien êtes-vous ?... »
VIGNETTE CLINIQUE N° 2
Depuis quelque temps, cet homme se plaint de tout, des autres, du monde entier et aussi de lui-même. J’ai beau rechercher des exceptions qui surviennent malgré tout dans sa vie, elles ne réussissent pas à prendre racine malgré mes efforts. Après le soulagement passager qui suit l’évocation de la découverte d’un de ces moments particuliers, le soufflé retombe ; le sentiment d’être la victime passive et souffrante des autres, du monde et de ses erreurs, continue de dominer.
À ce point-là, la perception globale est plutôt celle d’un échec de la thérapie. Des solutions sont possibles. Je peux choisir de me laisser aller à ces idées générales, par exemple que c’est un patient difficile, qu’il lui faudrait des médicaments (qu’il a déjà, par ailleurs), que je ne suis pas si doué que cela (ce qui est parfaitement vrai), etc. Je peux me laisser aller à la passivité de la réaction ; je peux aussi me ressaisir et me dire : « hé ! si au moins tu faisais ce que tu sais déjà faire ! » Ma propre « reprise en main » m’amène à une remémoration.
Cela me rappelle une consultation avec Giorgio Nardone qui, comme c’est devenu la coutume, reçoit un patient pour la consultation publique de la demi-journée. C’est un cas difficile. Il s’agit d’un patient hospitalisé depuis de nombreuses années pour un syndrome dépressif que d’aucuns qualifieraient de mélancolique. Les tentatives de suicide sont multiples ; les échecs des bonnes volontés de ceux qui se sont occupés de lui sont encore plus nombreux. Gentiment, avec sa manière particulière d’être tellement proche physiquement des patients (ou bien d’en donner l’impression à celui qui l’observe travailler), il l’amène à évoquer les différents échecs de ceux qui se sont occupés de lui. Il finit, en se montrant en quelque sorte complice de ce comportement, par conforter ce sens de la résistance, ce qui suscite progressivement chez le patient un léger sourire. Je pense à cet étrange sourire bien souvent présent sur la statuaire de la mélancolie. Il finira par lui montrer combien le fait de s’enfermer lui-même dans sa tour d’ivoire est un échec : « le prix à payer ! ». Néanmoins, en le flattant dans son esprit de résistance, il lui a montré...
Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79: Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026 DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial : Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
Catégories: Hypnose Paris,EMDR,Thérapie Brève Paris



